Gaële de La Brosse – Brèves des chemins de Compostelle

Mot de l’auteur :

Depuis 33 ans que j’arpente les chemins de Saint-Jacques, je pense en connaître pas mal de recoins… et bon nombre de ses pèlerins. Au cours de mes pèlerinages, reportages, conférences et autres immersions dans le milieu jacquaire, j’ai eu le temps d’y sonder les cœurs et les esprits. J’y ai également collecté des histoires drôles ou insolites, des dictons, des proverbes, des chansons, des devinettes, des acrostiches, des anagrammes, des jeux de mots, des toponymes singuliers, des extraits de livres ou de journaux amusants, étonnants ou curieux. Quelques perles imprudemment postées sur Facebook ou sur Twitter sont également tombées dans mon escarcelle.

C’est ce cabinet de curiosités du pèlerin d’hier et d’aujourd’hui que je vous offre ici, dans l’humour et la bonne humeur. Et avec toute la tendresse que je porte à mes frères et sœurs en chemin ! J’espère que vous sentirez le doux parfum d’amitié fraternelle qui émane de ces pages, ancrée dans un cheminement commun – qui, lui, n’est pas bref, puisqu’il concerne la vie entière.

Extrait :

Lorsque j’ai effectué mon premier Camino francés en 1988, il n’y avait pas de gîte à Foncebadón. Notre guide (le « Bernès ») indiquait : « Abri possible dans une des maisons abandonnées. » En réalité, dans ce paysage désolé, difficile de trouver une toiture couvrant les quelques pans de murs écroulés. Un vrai village fantôme ! Cette vision apocalyptique était accentuée par un ciel d’orage et par l’allure des seuls habitants que nous rencontrâmes : deux gros chiens arborant des colliers à pointes, c’est-à-dire des colliers anti-loups. Cette région, expliquaient les guides, est en effet l’un des derniers refuges du Canis lupus signatus, nom savant du loup ibérique. Autant vous dire que notre nuit à la belle étoile fut plutôt agitée… À l’heure où je rédige ces lignes, soit exactement trente ans après ce pèlerinage, je lis dans le récit de Shirley MacLaine : « Les chiens de Foncebadón représentaient pour moi la seule vraie menace du chemin de Compostelle. J’étais terrifiée. » Mais c’est sans doute là le seul point commun que je partage avec l’actrice américaine !

Suzac Editions, mars 2019

Gaële de La Brosse – Le petit livre de la marche

Mot de l’auteur :

« Carte blanche sur le thème de la marche ! » : tel est le défi qui m’a été lancé par l’éditeur Marc Leboucher, un bel après-midi d’automne, alors que je humais le grand air des sentiers côtiers de Bretagne. Au premier abord, j’ai été un peu décontenancée par l’ampleur de la tâche et par ce sujet qui avait déjà fait couler beaucoup d’encre. Puis, au fur et à mesure de ma progression sur ce sentier, ont commencé à apparaître, les uns après les autres, des hommes et des femmes que j’ai croisés sur ma route au cours de mes nombreux voyages à pied et de trente années d’activités consacrées à ce thème. Il y avait, tout d’abord, des grands voyageurs (Sylvain Tesson, Jean-Louis Étienne, Bernard Ollivier, Olivier Lemire), côtoyés lors de festivals ou de salons et avec qui j’ai lié amitié. Ensuite, des pèlerins, avec qui j’ai sillonné les chemins ou réalisé des reportages (Édouard Cortès, Claire Colette, Céline Anaya Gautier). Dans un autre registre, ont émergé de mon souvenir des écrivains ou philosophes dont j’avais apprécié les livres (Olivier Bleys, Frédéric Gros) puis, en ordre dispersé, un sociologue (David Le Breton), un thérapeute (Michel Gallet) et un professeur de yoga (André Weill). Enfin ont pris place dans cette galerie personnelle trois religieux, également rencontrés au hasard de la vie (frère François Cassingena-Trévedy, frère Gilles Baudry, Thich Nhat Hanh).

Ces quinze personnes, aux parcours très différents, avaient tous un point commun : vivre la marche non pas comme un acte banal, mais comme une expérience essentielle. Ce projet m’a donné des ailes. J’ai alors pris mon bâton de pèlerin afin de poursuivre mon chemin avec eux. Ce livre est le fruit de nos échanges, dans la joie du partage.

Extrait du chapitre « Canaliser l’énergie – avec Sylvain Tesson »

Les risques, Sylvain Tesson les a souvent bravés. Un soir d’août 2014, à Chamonix, il tombe du toit d’une maison qu’il escaladait. Il s’écrase sur le dos, se fend le crâne et récolte une vingtaine de fractures. Sur son lit d’hôpital, où il restera cloué pendant quatre mois, il jure : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied. » Sitôt debout, malgré les traumatismes de son corps (« J’avais pris 50 ans en 8 mètres », commente-t-il), il tourne le dos au centre de rééducation pour se lancer sur les « chemins noirs », ces sentiers campagnards tracés sur les cartes d’un trait discret. Il devra puiser très loin dans son réservoir intérieur pour en extraire l’énergie nécessaire à cette remise en « état de marche ». « Je crois à la perfusion de la géographie dans nos âmes », déclare-t-il. Plus concrètement, sur ces chemins retrouvés, il reconquiert son énergie au contact de la nature : il salue les arbres, s’arrête près des fontaines, expose son corps au soleil, dort à même la terre. « La chute, le coma, l’hôpital m’avaient dévitalisé, écrit-il dans Le Figaro magazine. La marche me rendait mes forces. Elle injectait sa bonne sève dans les veines, les fibres, les cellules. »

CQFD. Dans ses expéditions lointaines comme par cette échappée de la Provence au Cotentin, Sylvain Tesson expérimente le processus énergétique de la marche. Sans doute sa capacité de forage est-elle plus importante que chez le commun des mortels, mais il montre à tous une voie pour capter, au contact de la terre, le flux de la vie. En feuilletant son Éloge de l’énergie vagabonde, je tombe sur cette dédicace : « Pour Gaële, pèlerine jaillissante qui cherche l’énergie au détour des chemins. » J’y inclus tous les marcheurs qui, dans leur périmètre d’exploration, parviendront à libérer leur gisement intérieur et, tant qu’il en est encore temps, à l’alimenter des énergies renouvelables que nous offre notre mère nature.

Éditions Salvator, février 2019