Marc Bouriche. Éclaircies en haute mer – Lettres d’escale

Pourquoi j’ai écrit ce livre:

Ce recueil est une nouvelle édition augmentée des Lettres d’escale parues une première fois chez le même éditeur en Octobre 2017 sous le titre «Rumeurs océanes».

Dire que j’ai écrit ce livre me paraîtrait une imposture. Il serait plus juste de dire que ce livre m’a écrit. Son mobile est une énigme dans laquelle je mijote encore aujourd’hui. Les soixante-deux Lettres qui composent le recueil ont été reçues sur une période de douze ans. Ce n’est qu’à leur relecture et avec le recul du temps que j’entrevois ce qui se trame peut-être dans les coulisses du ciel pour leur épiphanie par le truchement d’une plume qui n’avait jamais écrit, la mienne. Transmettre, laisser trace du feu sur la terre des livres. Il me fallait rendre compte des beautés qui me dépassaient ni ne m’appartenaient, il me fallait les rendre à la communauté des hommes d’où elles venaient, un devoir de mémoire.

Mon métier de médecin-thérapeute, d’écoutant, m’expose à beaucoup recevoir en échange de l’attention que je donne et je reçois souvent des merveilles mais ces trésors sont trop brûlants pour être oubliés ou seulement déposés dans les caves de la mémoire. Les Lettres ont commencé à me visiter en 2007 quand je reçus comme une injonction d’écrire ce que je ne pouvais dire. Dans l’urgence d’obéir, le choix ne m’était pas donné. Il est une beauté cachée alentour qui se révèle par quelque fièvre ou fêlure, quelque brisure, quelque blessure de l’être. Me soustraire à l’obligation de témoignage eut été enfouir un trésor sur lequel je n’avais aucun droit.

La plupart des Lettres du recueil se sont manifestées au mitan de la nuit, me tirant du sommeil, m’inondant d’un flot sauvage de mots et d’images. L’inspiration est un état modifié de conscience dans lequel je ne reconnaissais plus mon moi ordinaire, c’est une possession dont seule la plume pouvait m’exorciser. La soumission était la seule option.

Je dirai avec Carl Gustav Jung « Au fond, ne me semblent dignes d’être racontés que les évènements de ma vie par lesquels le monde éternel a fait irruption dans le monde éphémère ». J’ose espérer que le lecteur trouvera dans ce recueil une résonance avec cette parole de Jung comme je souhaiterais qu’il y entende l’écho de celle de Franz Kafka, « Toute œuvre devrait être une hache pour briser la glace ». La glace du froid du monde, le miroir des faux-semblants ou la vitre imaginaire entre les vivants et les morts, le visible et l’invisible.

Extrait :

Arrimé à la vie intérieure comme l’air l’est au temps, le lichen à l’écorce, il façonne sur le socle des actes, avec les pierres des mots, le mortier des silences, l’édifice d’un style, d’un art de vivre, le pont qui lui fera enjamber toutes les déroutes, tous les désastres, depuis les rives du connu jusqu’aux berges ensauvagées des mystères antiques.
Appuyé au bourdon du courage d’être soi sur les chemins de l’encre ou de la vie légère, sourd aux grondements enivrés des tambours médiatiques et de la bien-pensance, le calme feu rougeoie sous les étoiles dans une combe enchantée de la terre.

Publié en Août 2018 aux Éditions Complicités, collection l’art de transmettre.

Marc Bouriche est médecin-psychothérapeute et guide de haute mer, traducteur et conférencier.