Jean-Louis de la Vaissière – Blanche

Le mot de l’auteur :

BLANCHE est le deuxième roman de Jean-Louis de La Vaissière. C’est le premier tome d’une trilogie qui s’appellera DES JUSTES, portant sur tout le vingtième siècle et le début de notre XXIème siècle. BLANCHE porte sur la période 1900/1930.

Destins croisés de deux familles. Une famille nombreuse auvergnate – d’une noblesse désargentée, dominée par la forte personnalité de la mère, Blanche, moderne et très croyante. Et une famille de la bourgeoisie parisienne, où le père est un brillant inventeur de la deuxième révolution industrielle, et où la mère, juive viennoise, s’essaie à la psychanalyse. Matthieu de Lavergne l’Auvergnat, monté à Paris pour étudier à l’Ecole Normale Supérieure, rencontre dans un train à quatre jours de la déclaration de guerre Adèle Paré la Parisienne, une artiste qui commence à sculpter. Mais cette histoire, c’est aussi le choc des cultures et des idées, avec dès le début du roman, l’arrivée en Auvergne de Dieudonné, jeune Africain orphelin de l’Oubangui-Chari, qui devient le frère adoptif et le meilleur ami de Matthieu. Tous deux survivront à la guerre, qui fait six morts dans les deux familles. Enfin, l’interrogation religieuse occupe une grande place dans ce roman, à une époque où les idées de progrès semblent s’opposer toujours plus aux traditions religieuses. Un personnage invisible est peut-être Jésus, qui entraîne l’adhésion des uns et le doute des autres. Mais la bonté se retrouve partout à travers les petits actes désintéressés des personnages, croyants ou non croyants, d’où le titre de la trilogie Les justes.

Extrait:

 « Salut, moi c’est Lavergne, et toi ? » – « Barbe ».

Comme Matthieu l’avait pressentie, la guerre contre « les boches » avait été déclarée, celle qu’on appellera la grande guerre ou, non sans humour involontaire, la « der des der ».

Ils avaient cheminé longtemps depuis leur descente du train au milieu de dizaines de milliers d’autres. Côte à côte, sur les chemins de Champagne qui montaient et  descendaient doucement en direction du front, ils avaient commencé à faire connaissance, même si le poids de leur havresac leur coupait le souffle. Ils se présentaient par bribes. De chacune de ces bribes naissait l’envie d’échanger davantage que suscite l’intuition de convergences. Lui, Eloi Barbe, venait de Provence, était petit de taille, un visage poupin, qu’encadrait une barbe drue, des yeux timides, tout absorbés par une pensée intérieure.  Eloi, 30 ans, était «fils de berger, fier de l’être » et il finit par avouer « jeune curé depuis un an dans un village de cinq cents âmes ». Matthieu se présenta : « étudiant en lettres classiques à l’Ecole Normale, compositeur de saynètes à jouer dans les bistrots, poète, mime à mes heures, ami de la nature, passionné du cinématographe, croyant par ma mère ». Et il avoua : « amoureux, fiancé par le cœur et l’âme ».

Il régnait alors dans l’interminable colonne qui sinuait dans la campagne une curieuse ambiance mêlant l’émulation et l’incertitude. Certains entonnaient à tue-tête la Marseillaise et d’autres chants patriotiques pour se donner du courage. Beaucoup d’autres marchaient le visage inexpressif mais sans peur apparente.  

Éditions Nouvelle Cité, Mars 2019