Marc Bouriche – Éclaircies en haute mer – Lettres d’escale 3ème édition augmentée

Le mot de l’auteur :

Deux chemins d’écriture se présentent au pèlerin en quête de réel. Le premier investit l’espace-temps, il requiert la mémoire du chercheur et les jambes du marcheur, c’est la voie du géographe, du naturaliste et de l’historien. Le second est une sente buissonnière qui interroge ce bref segment du temps qu’est l’instant dans sa fulgurance. La méthode est toute autre, de narrative elle se fait visionnaire et poétique, elle n’est plus  vassale du temps chronologique mais se met au service d’un temps polyphonique, stéréoscopique ; elle est celle du peintre qui tente de capturer la lumière dans son passage – Claude Monet dans sa maturité – d’en saisir les miroitements et les traces de feu sur la cire d’une mémoire effervescente aux surgissements imprévisibles. Le naturaliste récolte une riche moisson de livres, l’enfant sauvage plante un seul grand chêne de papier que chaque printemps régénère. C’est ce dernier sentier que les Lettres d’escale empruntent au fil des ans. Le paysage des Lettres change, l’air qu’on y respire est invariable.

Extrait :

Comment vivre ! Danser peut-être…

 …à l’affût du Oui vigoureux qui s’annonce… ou s’éclipse sous le couvert des futaies, les jours d’orage, les petits matins froids d’hiver ensanglanté de bruits et de fureurs… ou se nimbe d’un voile de brume quand la manne se fait rare. Le Oui plonge son rhizome dans toutes les parcelles du corps, fleurit plus gaiement sur l’adret, dans le brasier d’un cœur échappé des torpeurs; tourné vers le septentrion il se teinte d’ocres et perd de son éclat, apprend la grisaille boréale des territoires glacés du pergélisol, des ritournelles d’une cervelle engourdie. Sa culture n’a pas de terme et le jardinier continue d’arpenter son sol, poursuit sa quête d’humus à féconder, verdoie la fange des limons desséchés, réinvente son lopin  dans le sillage des tornades, l’enrichit de nouvelles essences. Il porte son râteau en bandoulière et se prend à choyer ses semis en vue de printemps à venir. Il habite son terroir d’un souffle tranquille pour l’avoir irrigué de ses terreurs et de ses ravissements, il s’abîme à contempler le ciel, ses nuages vagabonds dansant sur la crête du vent, glissant inexorablement vers leur dissolution, évanescents, confiants,  silencieux, accomplis. Sans réserve, il se livre à l’azur.

Éditions Complicités, collection l’art de transmettre, Mars 2019 https://www.editions-complicites.fr/