La nouvelle lettre d’Écritures & Spiritualité : L’Essentiel n°12

Nous vous invitons à découvrir la nouvelle lettre d’Écritures & Spiritualité : L’Essentiel n°12

L’Essentiel résume les actualités majeures de l’association et permet aux auteurs adhérents de noter sur leur agenda les prochains événements auxquels ils sont conviés.

Barbara Lecompte – L’intuition de la reine de Saba

Le mot de l’auteur :

C’est à Arezzo, en Toscane, devant la fresque de Piero della Francesca consacrée à la Légende de la Vraie Croix, que commence cette quête. De la Toscane à la Terre Sainte, en rêveuse, je musarde de fresques en retables et de poèmes en journaux de voyages. Certains peintres, comme Piero ou Vinci, quelques grands écrivains-voyageurs, tels Chateaubriand, Lamartine ou Flaubert, se sont approché, avec l’intuition de l’artiste, de cet arbre mythique, prédestiné. Celui dans lequel fut taillé la Croix. C’est en leur compagnie que s’effectue cette quête spirituelle.

Extrait :

La reine Bilqis vient de donner l’ordre de s’arrêter. Elle refuse de franchir la rivière. Salomon, en son palais, l’attend. Jérusalem est en vue, mais la voilà qui tombe à genoux! La reine de Saba se prosterne devant un pont de vois, au grand étonnement de sa suite, dont je suis. Nous sommes en Judée, plus de neuf cents ans avant la naissance de Jésus-Christ ; nous sommes en Toscane, au XVème siècle, dans la basilique San Francesco d’Arezzo ; nous sommes aujourd’hui, et l’épaisseur des siècles n’est rien. Je regarde le fin profil de la reine, son haut front, sa coiffe de florentine. Ses mains sont jointes et ses épaules sont couvertes d’un long manteau de lapis-lazuli. Comme les autres autour de moi, je m’interroge. Les écuyers ont mis pied à terre et tiennent leurs beaux chevaux par la bride. La petite servante africaine, au drôle de chapeau, garde en main le pan d’une traîne. Interdites, les dames de la suite se dévisagent. Que fais la reine à genoux devant un bastaing de bois ?

Éditions Parole et Silence, novembre 2020

Barbara Lecompte est Conférencière en Histoire de l’art depuis 1997, auteure de plusieurs romans historiques et essais publiés chez Arléa, et de Lourdes, de roc et d’eau aux éditions Parole et Silence ; et de pièces de théâtre (créations 2021).

Nos auteurs écrivent

Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit,  de soi-même…

Ouvrir les nues

Oh ! Combien j’aimerais me poster sur l’estran / et regarder la mer jusques aux antipodes ! / Oui, me saouler d’embruns, goûter le sel iodé / des vagues, de l’écume en train d’ourler le sable, / me remplir de l’élan monté du cœur des eaux /et chasser toute envie de tristesse ou d’ennui ! Deux colombes là-haut sur le toit de l’immeuble / se parlent dans le vent à peine perceptible. / Leur voix ne parvient pas à venir jusqu’à moi / qui revois sur l’ardoise inclinée des auvents / d’une maison normande un couple de pigeons / en train de roucouler, à moins que ce ne soit / le lancinant appel de tourtereaux épris. Puiser au fond du ciel qu’il soit bleu, gris ou noir /la force du désir qui habite le monde / depuis les galaxies jusqu’au magma brûlant. Puiser au fond du ciel qu’il soit bleu, gris ou noir /la force du désir qui habite le monde / depuis les galaxies jusqu’au magma brûlant des laves en fusion au centre des volcans / et m’en aller sereine à nourrir ma mémoire / de l’appel infini à tracer le chemin / qui débouche où qu’on soit sur l’amour créateur  / capable d’entrouvrir les portes de la paix.

Agnès Gueuret  Fontenay-sous-Bois, le 13 nov. 20, au 18° étage de la Tour Delphine

 Un lieu

Tu as ouvert à cette page le poème où s’écrit ta vie, là où tu essaies d’être fidèle à un amour, à une terre, à ce chemin d’ascèse que tu désires vivre pleinement – le refus de l’ascèse, écrivait François Mauriac, c’est la mort de toute spiritualité – au long des occupations diverses, grandes et petites. Si tu peux écrire d’amour parce que tu sens la saveur des mots, c’est toujours dans la distance, dans la différence, dans la séparation, dans une absence au monde apparent. Tu apprends à aimer en te détachant des biens de ce monde.

Ici, ce lieu qui t’habite frémit de l’air du large toujours changeant, toujours en mouvement. Ce lieu est ton lieu. Tu le sais parfois assombri. Mais il est aussi offert au beau consentement de la lumière qui t’éveille, qui t’appelle. Tu lui confies ton cœur, ta joie, tes obscurités, la peine des jours. Tu accueilles sa parole, une parole à écouter de ce que sait ruminer l’océan roulant son vif-argent depuis des millénaires. Que peut-il en éclore ? Tu accueilles les mots que tu te risques à assumer et servir. Tu habites le lieu comme tu habites la terre alors que toutes les impressions sonores et colorées du paysage alentour et du cœur s’épanchent sous tes yeux. Tu consens à ce que tu es, à tes limites où se croisent ombres et lumières.

 Jean-Pierre Boulic, avril 2020

Écoutez les arbres…

Ce matin en arrivant dans la cuisine j’ai vu l’écureuil. Il venait du jardin voisin. Il a grimpé le long du noisetier, sauté sur une branche si fine que j’ai cru qu’il allait tomber, il a enjambé un rosier pour s’accrocher au tronc solide du sapin dont il a franchi les branches sans s’arrêter pour atterrir dans le jardin de l’autre voisin… j’ai pensé à toi, tu aurais aimé qu’on l’admire ensemble. Le jardin est rendu à sa vraie nature de brise silencieuse et l’écureuil se croit en pleine forêt.

Aujourd’hui chaque bruit est avalé par la prescription : « Restez chez vous ». Dans le lointain, un train s’éloigne portant un chapitre du passé auquel les voyageurs s’accrochent, recouvert d’une autre vie qui prend toute sa place auprès des arbres ; une vie de confinement. Les branches craquent, les feuilles mortes crissent. Seuls, quelques oiseaux clament leur liberté d’expression !

En automne, le jardin sent le malheur des arbres dans sa chair et cette fois, peut-être, le malheur des hommes. L’odeur lourde et âcre de la mort. Un méchant virus ? Vous êtes sûr ? Ou bien est-ce mon inquiétude ? Je marche dans les allées, je parle aux arbres, avec eux. Il paraît que les arbres communiquent, partagent leurs émotions, leurs peurs, leurs douleurs. Préviennent leurs compagnons des dangers qui menacent la petite planète du jardin où ils vivent. Que se disent-ils aujourd’hui ?

Les hommes malades sont hospitalisés. Les bien portants sont confinés, comme les arbres d’un jardin, souffrants ou non : « Confinés » par nature. Nous devrions prendre modèle sur eux. Écoutez leur souffle : « Enracinés, nous prenons notre temps à pleines mains à pleines gorgées, le reste, on ne le connaît pas… Prenez donc le temps à mains ouvertes à gorges déployées, le reste, vous ne le connaissez pas ».

 « Rentrez chez vous ! »  Laissez ramper vos racines dans les profondeurs du sol de vos vies, offrez vos bras au ciel, tendez vos mains vers la lumière ; de vos doigts, touchez le vent, délicatement, pour saisir la musique du temps.

Marie-Eline Vincent, auteure de « Si le bleu s’envolait », Éditions des Oyats, 2018.

Hymne au désert

Demeurés dans l’enceinte du palais, ils le découvrirent, l’embellirent, se réjouirent de ses charmes.

Marcher vers les confins de l’erg au contour incertain, à la marge des jours, visiter d’antiques mémoires, saluer l’agonie des miroirs, enjamber le parapet des connivences.

Défricher de jeunes sentes dans les taillis du cœur, lancer du beau navire les bouteilles à la mer lestées de messages suaves aux hommes tournant leur regard vers la flamme. 

Accueillir l’inconnu aux lisières du silence, glaner sur la terre les fruits mûrs de l’assise dépouillée de ses mousses, prier l’oie sauvage migrant vers le septentrion.

Converser avec la petite sœur la mort, rendre grâce à notre hôte d’avoir été convié, inonder d’un sang neuf la friche ensauvagée, souffler sur les braises du langage, chanter a capella.  


Privilège, ascèse, initiation inassouvie, débusquer la joie qui ne meurt, les lendemains ouverts, le dieu caché derrière le voile des léthargies, dans les replis du désert.

Marc Bouriche, novembre 2020

On n’y voit goutte

Que faire, on n’y voit goutte ! En ces temps incertains, l’horizon se clôt sur nos craintes, nos mal-êtres. Le temps étrange s’étire sur l’immobile de nos situations. Nous ne reconnaissons plus rien de ce qui nous était familier. Les visages ont disparu. On a perdu le sens du toucher. Quelle ironie du sort, au moment où l’on parle d’homme augmenté, nous sommes diminués, contraints. Krisis en grec vient du verbe trier. La crise nous pousse à mettre de l’ordre, de faire un choix, elle implique de décider. À l’heure où l’on croit que tout nous échappe, il y a une voie active qui nous invite à distinguer pour séparer. Aux premiers jours du monde, Dieu sépare les eaux et fait paraître la terre féconde. Nous sommes des créateurs. Nos jours sont des Genèses. Divine crise qui nous propose l’exigence de choisir le ciel. Ce désir-là est une flamme qui illumine chaque pas, fut-il modeste.

« Cette source éternelle est cachée

En ce pain vivant pour nous donner vie

Mais c’est de nuit » (Jean de la Croix).

Paule Amblard,   le 26/11/2020

Evènement : Nouvelle rubrique sur le site d’Écritures et Spiritualités

Écritures & Spiritualités ouvre une rubrique à ses auteurs, pour donner vie au lien qui nous unit, dans la diversité de nos écritures. Des textes seront publiés régulièrement.

En ces temps difficiles, cette nouvelle rubrique est une invitation à : 

Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit,  de soi-même…

Confinés, privés des visages de nos proches ou des lieux de prière ou des  lieux de lecture, comment travaillons-nous à habiter ce monde ?  Pour nous les mots sont une chair vivante, l’écriture nous est ressource, joie et consolation en ces temps d’incertitude.  

Vous trouverez cette rubrique dans le menu principal en haut de page du site, dans l’onglet: ” Nos auteurs écrivent”

Marc Bouriche : “Éclaircies en haute mer – Lettres d’escale” Sixième édition revue et augmentée et illustrée (75 illustrations)

Le mot de l’auteur :

La frange de l’océan en bordure de la terre, la frange du temps aux marges du réel. Nous naissons de l’estran, des mondes intermédiaires. Ni de chair ni d’esprit, peut-être un peu des deux. De leurs noces naquit la joie. Aller sur la mer, naviguer sur le langage, rencontrer l’inconnu de l’autre. Trois passions, trois raisons d’être, trois aventures des lisières.

L’artisan de l’écrit ploie sous l’atavisme d’une impotence, il ne sait répandre l’encre que joyeux, énamouré, libre de vouloirs, soumis aux aléas de l’attente vigile, immergé dans le temps qui s’épand, l’opulence majestueuse d’un fleuve dont la source et la destination restent à jamais dissimulés à son regard. La main qui écrit veille aux conjonctions des constellations, à l’alignement des planètes.

Celles des Lettres qui ont pris leur envol poursuivent leurs métamorphoses à son insu, envoient parfois depuis leurs terres lointaines comme une fragrance de gaieté. Une joie émane de leurs pérégrinations dans les méandres de cœurs croisés sous l’auvent de l’inespéré.

Extrait de la Lettre « La dune, ses hauteurs »

Sur un corps svelte et vigoureux, dans un visage basané, ascétique, les yeux marron clair retenaient l’attention, disaient la joie, la gratitude, la transparence d’un regard sans calcul. Les épreuves d’une vie rude, solitaire, étaient passées par l’athanor d’un cœur simple et brûlant, avaient sculpté une âme d’enfant de soixante-cinq ans. On lisait aux berges du sourire les signes d’une vie d’offrande, de soin, de service.

La méchanceté des hommes roulait sur son âme comme la pluie sur le plumage du colvert. Elle se gaussait de leur cruauté, souriait de leurs ombres. Un bon sang Sicilien reçu en héritage était garant de sa souveraineté, reconduisait aux frontières l’envahisseur. Elle régnait seule sur son lopin. Sa différence la cantonnait aux lisières d’un monde supportant mal d’être laissé pour compte. Il faut au monde une allégeance de ses sujets, sans partage, sans réserves. Angelina ne cherchait pas la marge, elle était la marge.

Éditions Complicités, collection « l’art de transmettre », Novembre 2020

https://www.editions-complicites.fr/pages-auteurs/marc-bouriche/?fbclid=IwAR3e654ZM7WPrHf3ymjCYakU7AmD6ANUaxwlaPTbx3MXdBk9DAniDmjDzu8

Découvrez ci-dessous le recueil du palmarès de l’Académie des jeux floraux 2020 dans lequel a été consignée la recension de ce livre.

Catherine Chalier – Découvrir la gratitude au risque de l’asymétrie

Le mot de l’auteur :

Dire merci va-t-il de soi ? Nos sociétés soucieuses de réciprocité, d’égalité, de comparaison incessante, et animées d’un vif désir de ne rien devoir à quiconque, rendent la réponse incertaine. Beaucoup de gens prennent aussi argument de la souffrance – bien réelle – qui prévaut si souvent pour remplacer la gratitude par la plainte et les revendications. Faudrait-il donc réserver le mot « merci » aux instants heureux de nos vies, ou à ceux où nous recevons ce que nous croyons mériter ? Ce serait une approche fausse de la signification de la gratitude car elle n’a rien à voir avec l’économie du calcul et de la rétribution. Elle demande de faire l’épreuve d’une asymétrie irréductible à une supériorité de l’un sur l’autre, une asymétrie à la source même de nos vies. La Bible en atteste la venue à l’esprit par la bénédiction originelle sur la création – bonne – en dépit de toutes les forces néfastes, et d’abord en nous-mêmes, qui s’acharnent à le nier ou à l’oublier et à le faire disparaître de nos rapports les uns envers les autres, comme envers tous les vivants. Pourtant cette bénédiction, ce « oui » originel, n’est jamais repris, aussi puissant soit le mal il ne peut l’éradiquer et il arrive que nous le retrouvions dans nos vies. Tel est le temps de la gratitude.

Ce temps passe par l’épreuve de l’asymétrie au cœur de nos vies : comment aimer sans réciprocité ? Comment prier un Dieu qui se tait ? La gratitude, comme l’espérance, passe pourtant par un horizon de sens qui ne dépend pas de la réciprocité ou de la satisfaction. Cet horizon fait découvrir en soi-même la trace immémoriale de cette bénédiction première, et sans oublier les tragédies du monde, cette trace ouvre nos lèvres afin que nous signifiions à autrui la primauté de sa vie sur une création qui l’excède.

Extrait :

« Qu’une personne puisse donc découvrir, dire et transmettre comment le souffle du « oui » créateur passe en elle, en cet instant qui ne reviendra jamais, de façon unique et insubstituable, ne dépend en effet pas de ce qu’autrui fasse ou pas la même découverte et lui permette ou pas d’en profiter à son tour. Peut-être le fera-t-il, mais cela ne compte pas. Ce don n’est pas soumis à l’impératif de réciprocité mais à celui d’une œuvre à accomplir, une œuvre sans contrepartie. Les tragédies privées et collectives, si sombres et si récurrentes, n’interdisent pas cette gratitude face au dévoilement en soi-même de la richesse inépuisée de notre part de manne et de notre capacité, grâce à elle, d’en faire bénéficier d’autres créatures qui nous remercieront ou pas. Ces tragédies, mais aussi la banalité des souffrances quotidiennes, appellent chaque jour de nouveau, avec fièvre et angoisse souvent, à chercher et à découvrir les ressources que chacun porte en soi – sa part de manne – ressources qui s’alimentent au« oui » créateur et qui transforment ces ressources en  offrande de gratitude. Mais, quoi qu’il en soit du destinataire ultime (Dieu ? la vie ?) de cette montée en gratitude, elle passe nécessairement par l’attention portée à autrui. Levinas écrit : « D’où me vient ce choc quand je passe indifférent sous le regard d’Autrui ? La relation avec Autrui, me met en question, me vide de moi-même et ne cesse de me vider en me découvrant des ressources toujours nouvelles. Je ne me savais pas si riche, mais je n’ai plus le droit de rien garder ».

Bayard, 2020.