Anne Soupa – Pour l’amour de Dieu

Le mot de l’auteur :

« Vous avez cinquante ans de mariage et un matin, votre femme vous dit qu’elle veut devenir archevêque. Vous vous dites que l’un des deux déraille, mais vous ne savez pas lequel ». Alors, une femme évêque, est-ce une idée folle ou une évidence ? En mai 2020, j’ai candidaté à la charge d’archevêque de Lyon et je le raconte, en me mettant aussi dans la peau d’un évêque qui ne serait qu’un simple laïc.

En approfondissant les nombreux pourquoi de cette aventure, j’ai une fois de plus vérifié que l’action est à la fois l’origine et le terme d’une profonde aventure spirituelle. Relier les deux, ou espérer y parvenir, est un bonheur. Celui de vérifier, en dépit de tous les risques de dérives, que mystique et politique se fécondent l’une l’autre.

Extrait :

« La vie spirituelle [d’un chrétien, aujourd’hui] se sécularise. Nous nous projetons moins facilement dans la spéculation qui sous-tend les grands mythes fondateurs : la vie des trois personnes divines, l’enfer, le paradis, le jugement dernier… pour nous attacher à la vie de Jésus, exemplaire, accomplie. Et la vie spirituelle qui paraît la plus féconde aujourd’hui consiste à suivre le Christ au plus près de sa vie et de la nôtre. Et c’est à partir de la vie de Jésus, tournée vers plus grand que lui, ce Père mystérieux, que nous apprenons, déroutés, mais toujours émerveillés, à dépasser l’apparente matérialité de nos existences pour accéder à « ce que l’oeil n’a jamais vu, que l’oreille n’a jamais entendu ». Ainsi se dessine l’importance de la place vide, celle que l’on nomme Dieu en acceptant de ne pas savoir qui il est, une place que tant aimeraient combler de leurs manques, que tant convoitent pour la soumettre à leur service propre, mais qui est une pièce maîtresse de tout dispositif spirituel ».

Éditions Albin Michel, Janvier 2021

Anne Soupa, bibliste de formation, est auteur d’essais et de romans. Depuis plus de douze ans, elle est aussi très engagée dans un travail d’émancipation des femmes au sein de l’Eglise catholique et, plus largement, au sein des trois monothéismes.

Sélection 2019 du Prix Écritures & Spiritualités

Chers amis,

Voici la liste la liste des ouvrages sélectionnés pour le prix 2019 qui récompense deux auteurs, en catégorie Essais ou Littérature.

Le jury est présidé par Sylvie Germain. Il est composé de Leili Anvar, Geneviève Bouchiat, Karima Berger, Catherine Chalier, Monique Grandjean,  Olivier Germain-Thomas, Christophe Henning, Vincent Morch, Colette Nys-Mazure, Christine Ray, Alain Vircondelet, Alexis Jenni.

La réunion du choix des lauréats aura lieu le 1er avril et la remise du prix sans doute entre le 27 mai prochain.

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ESSAIS :

Robert Badinter, Idiss (Fayard)

Frédéric Richaud, Voir Gandhi. Le périple de Lanza del Vasto (Grasset)

Anne Soupa, Judas, le coupable idéal (Albin Michel)

Nayla Tabarra, L’Islam pensé par une femme (Bayard)

Bertrand Vergely, Prier, une philosophie (Carnets Nord)

LITTÉRATURE :

Bruce Bégout, Le Sauvetage (Fayard)

Agnès Desarthe, La Chance de leur vie (L’Olivier)

Sébastien Lapaque, Sermon de saint Thomas d’Aquin aux enfants et aux robots (Stock)

Jean Lavoué, Chant ensemencé (L’Enfance des arbres)

Bruno Pellegrino, Là-bas août est un mois d’automne (Éditions Zoé)

Le Prix Écritures & Spiritualités récompense depuis 1979, des ouvrages qui invitent à découvrir l’écriture de la spiritualité d’aujourd’hui inspirées ou non des grandes traditions religieuses du monde. La vocation de ce Prix est de faire découvrir et connaître des auteurs inspirés par la dimension de l’altérité, de la transcendance, des écrivains en quête, au moyen de l’écriture, de la poésie ou de l’essai. 

Au printemps 2018, ce sont l’écrivain Anne Sibran pour Enfance d’un chaman (Gallimard, collection Haute Enfance) – catégorie Littérature, et Frédéric Boyer pour Là où le cœur attend (P.O.L) – catégorie Essai qui ont reçu le Prix Ecritures & Spiritualités et ce, à la suite de lauréats tels Guillaume de Fonclare, Florence Quentin, François Cheng, Christian Bobin, Sylvie Germain, Emmanuel Lévinas, Malek Chebel, Christiane Rancé, Laurence Cossé, Catherine Chalier, Michel del Castillo, Christine Jordis et Jean-Philippe de Tonnac…

Écritures & Spiritualités réunit des écrivains francophones issus des grandes traditions religieuses et spirituelles. Elle est présidée depuis octobre 2017 par Christine Ray .
Son comité d’honneur, présidé  par le poète et académicien François Cheng, est composé de Rosie Barbanegra, Cheikh Khaled Bentounès, Catherine Chalier, Sylvie Germain.

Créée en 1977 sous le nom de l’Association des Ecrivains croyants, placée sous la présidence d’honneur d’André Chouraqui, elle a été fondée par des personnalités littéraires telles le théologien orthodoxe Olivier Clément, le poète juif Claude Vigée, le philosophe musulman Mohammed Talbi. Depuis 2015, sous le nouveau nom d’Écritures & Spiritualités et tout en s’inscrivant dans la lignée de ses fondateurs, l’association plus que jamais se veut un espace de rencontre et de dialogue. 
A l’occasion de conférences, colloques, rencontres, salons et de la promotion du Prix, Écritures & Spiritualités veut faire connaître les écrivains qui par leur écriture et leur pensée, participent à la réflexion et aux débats qui préoccupent l’homme contemporain. 

Anne Soupa – Judas le coupable idéal

Pourquoi j’ai écrit ce livre :

Judas est une énigme, non seulement d’un point de vue historique – pourquoi livrer à la mort un ami qui ne vous veut que du bien ? – mais aussi parce qu’il est le miroir de l’énigme que nous sommes à nous-mêmes : pourquoi faisons-nous le mal que nous ne voulons pas, et non le bien que nous voulons ? Qui ne voudrait en savoir plus, mieux comprendre…. Pourtant, si la littérature s’est emparée de la figure, au risque de construire des interprétations qui n’ont aucun fondement dans les évangiles, l’Église catholique, elle, parle très rarement de Judas.
J’ai donc mené l’enquête, d’abord dans les Écritures, puis dans les errements d’une histoire de l’Église qui a précisément fondé son antijudaïsme sur Judas. Ensuite, j’ai cherché les mobiles du crime. Que voulait Judas ? De l’argent ? Un Dieu omnipotent qui bouterait hors d’Israël les occupants romains ? Est-ce la déception qui l’a poussé à comploter avec les chefs juifs ? Est-ce une conception plus cultuelle de la religion ? Enfin, au détour de mon enquête, l’envers du texte m’est apparu aussi important à connaître. L’enquête s’est poursuivie…. Mais que le lecteur se rassure, j’ai écrit un livre court. Et je l’espère, utile.

Extrait : 

Ainsi Judas aura été le héraut qui sonne l’entrée dans la Passion, non seulement parce qu’il la déclenche, mais aussi parce qu’il en aura fait vivre à Jésus les prémisses, à travers l’épreuve de la fraternité que ces deux êtres s’infligent l’un à l’autre. Avant de sauver le monde par sa mort, Jésus doit admettre qu’il ne sauvera pas Judas, ni en ce monde ni dans l’estime des lecteurs de tous les temps. Ce renoncement est une sorte de Pré-Passion. Tandis que Lazare lui aura fait deviner la corruption du corps – « Il sent déjà » disait Marthe en conduisant Jésus près du corps de son frère*, Judas aura, par son refus de suivre Jésus, donné à voir le néant psychique dans lequel il se débattait.

La désespérance, comme impuissance devant l’autre et comme miroir de soi est une épreuve proprement insoutenable. De même qu’elle a défié Jésus dans sa mission de salut, elle renvoie chacun de nous à l’incapacité de la changer en son contraire, l’espérance, le dynamisme joyeux de la vie, et à notre éventuelle expérience d’avoir soi-même désespéré. Nombreux sont ceux qui ont un jour constaté qu’ils étaient incapables d’aimer, et même de choisir la vie. (…) Á cette tragédie ordinaire, les évangiles n’apportent aucune solution toute faite. De même que le mystère pascal renvoie à tout ce qui précède dans les évangiles, de même le « cas Judas » renvoie, pour endiguer le flot du désespoir, à toute l’action antérieure de Jésus ou à la nôtre. Un « petit reste » de désespérance échappe toujours : c’est Judas l’inconsolable de ne pas savoir aimer.

Il faut rendre hommage à l’honnêteté des évangélistes de ne pas avoir fait disparaître le gouffre devant lequel est Judas, au bénéfice d’un consensus facile. Mais il faut aussi imaginer que derrière la tendance actuelle à réhabiliter Judas, il y a une société laïcisée qui questionne le christianisme sur la réalité du salut qu’il propose : ce salut atteint-il Judas, quand tout semble attester du contraire ?

*Jean 11, 39.

Éd. Albin Michel, parution 1er Mars 2018
Anne Soupa, bibliste et écrivain, est aussi présidente du Comité de la Jupe et de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones. En 2017, elle a publié Le jour où Luther a dit non, chez Salvator, et auparavant L’Ange de la force, chez Bayard.