Nos auteurs écrivent

Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit, de soi-même…

L’écriture comme combat

Après soixante années partagées d’entente et de dialogue, mon époux s’en est allé vers l’éternité.  Puis la COVID et le confinement ont fait éruption ; ce fut pour moi double peine.  Je m’interrogeais : comment nos prédécesseurs ont-ils réagi  lors de crises importantes.

C’est à François Mauriac que je pensais en premier. Orphelin de père, subissant les deux guerres mondiales, son fils ainé attrapant la grippe espagnole, risquant l’arrestation par la Gestapo après la parution du « Cahier Noir » comment avait-il réagit ? Quelles furent ses peurs ? Ses gémissements ?  Rien de tout cela : ses seules craintes étaient  la montée des totalitarismes, l’humanisme menacé, l’incertitude religieuse, le doute philosophique. Et même lorsqu’il fut opérée d’un cancer de la gorge il écrivit : «  Prière pour le bon usage des maladies ». En ces crises redoutables la seule riposte fut son écriture ; avec  ses romans, avec le Bloc-Notes, il se bâtit contre le conformisme de son milieu, leur hypocrisie, le Péché et le Mal.

Et aujourd’hui je pense à Tanella Boni avec laquelle j’ai préparé à L’UNESCO un forum sur la Métamorphose du monde. Avec des romans, des essais, des nouvelles, des poèmes, cette philosophe ivoirienne construit un immense monument fait de dialogues, de tolérance et de Paix.

Ces exemples sont pour moi une forteresse contre la sidération et la dépression.

Monique Grandjean, novembre 2020

Restez chez vous… en compagnie des livres

Les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits… Michel de Certeau

 Restez chez vous. Je vous écris de la maison. Au gré des  minutes mouvantes, la lumière effleure les angles familiers. Moyeu de la roue, je demeure en ce lieu connu, à reconnaître chaque matin. L’entrée fleurie de rapines buissonnières, la salle de séjour aux meubles en chêne luisant, les voix intimes, la cuisine ouvrant sur le jardin élargi vers un parc  par delà le mur en briques enlacées de lierre, l’escalier vers les chambres aux voilures miel, les bibliothèques et leurs voyages sans frein.

Hors d’atteinte, je sais les peurs dissimulées. Je redoute l’appel d’air créé par ce vide soudain : l’afflux de divertissements proposés voire imposés par voie numérique ; ce ne sont que pièces jointes, liens, vidéos.

Je vous écris d’un projet utopique : j’ai mis à mal, et à bien, les innombrables bibliothèques que compte la maison. J’opère une sélection sévère qui s’amollit au fil des heures et de la fatigue. Sur le sol jonché d’ouvrages, entre les piles de livres et les repères de poussière, je navigue au jugé.

 Je vous écris des trouvailles, des cadeaux ; des retrouvailles avec des livres acquis et jamais ouverts, en souffrance derrière les volumes oppressants d’un rayonnage prêt à céder sous leur poids.

Je vous écris des livres d’artistes et des poches dépenaillés, des couvertures désuètes et des reliures effilochées, des romans cultes dans lesquels je m’abîme un moment, au lieu de poursuivre ma tâche de forçat.

Les livres sont plus qu’eux-mêmes. Sur leurs pages de garde, ils portent d’émouvantes dédicaces: elle ressuscitent des en allés, des oubliés, des déportés au loin. Sous le rouleau compresseur du temps, s’aplatiraient les hauts faits de nos amitiés ?

 Colette Nys-Mazure, lettre des Confins 2

Une année de répit

Oui, je fais partie des chanceux, non seulement épargnés, semble t-il, par la maladie, mais possédant un sujet d’occupation : je suis habitée par un tableau. Depuis plusieurs mois, j’ai commencé à remplir un cahier de notes, et même à esquisser quelques paragraphes, sans savoir encore si ces pensées entremêlées formeraient un jour un livre. Lorsque l’ordre de confinement tombe, je me réfugie aussitôt, mentalement, auprès du Philosophe de Rembrandt. Sous l’escalier. A l’abri. La lumière filtre par la fenêtre. Elle chauffe le vieillard. Elle me chauffe aussi. En haut des marches, la servante, invisible à l’œil nu, revient du ravitaillement, son attestation dérogatoire dans la poche de son tablier. Dans la case déplacement pour effectuer des achats de première nécessité dans des établissements autorisés, elle a coché une croix. Elle a daté et signé. Amsterdam, avril 1632. Mais sait-elle seulement écrire ? Au cours du Siècle d’or, la cité passe de 50.000 habitants à 210.000, et ceci en dépit de plusieurs épidémies de peste. 1632 fut une année de répit. 

            Les mains sur les genoux, le vieil homme aveugle peint par Rembrandt attend. Doublement confiné. Étymologiquement : dans ses limites, son territoire, son royaume. Là, sous l’escalier…

Barbara Lecompte

Dans l’attente

Comme l’arbre/Tu apprends à faire silence 

A faire corps/Avec l’hiver 

A ne pas te hâter/De fleurir 

A te retirer parfois/Sous l’écorce 

Dans l’attente/Des bourgeons à venir. 

Jean Lavoué, 7 janvier 2020

Enfance enfin donnée

Voix sur l’horizon/   de Celui qui nous crée/ Onction d’azur/   Silence d’armature/   Chant ascensionnel/ aux entrailles de l’air…


IL est Seigneur,/   Éther et Souffle/  Innocence versée
dans l’alentour, la trace, /  toutes prières jointes
/dans un soulignement…

D’un sourire « de cœur » /  laisser mûrir la Grâce
laisser mourir le « peu » /   pour cette Vie d’espace…

Par les degrés du sang/  par les marches du temps
tutoyer le Mystère /   avec notre misère.

Vaillant « étirement » aller/  jusqu’à l’Éveil levant
aller par les abysses/  en Son couronnement, /  aux délices des airs,
enfance enfin donnée…

Dominique Bouffies, Jeudi 24 décembre 2020

Habiter le monde spirituellement pendant le confinement

Habiter le monde n’est-il pas plutôt se laisser habiter, toucher par le monde, l’inviter à entrer en soi ? Apprendre à devenir l’accueil même de cet au-dehors troublé, dangereux, ne pas se tenir séparé de cette vie menacée en chacun de nous.

Ecouter la lamentation du monde : visages marqués par la douleur, corps dévastés jusqu’au mortel étouffement, cœurs brisés par la morsure de l’esseulement. En essayant de ne pas se laisser entamer par la sourde angoisse de mort qui ronge chacun. Bien qu’enfermés dans l’étroitesse de nos chambres ne demeurons pas séparés de l’autre.

Ne sommes-nous pas invités à sentir, goûter et épouser nos profondeurs ? A entrer dans notre âme, à l’habiter ? Car habiter notre être profond est exactement participer de l’ETRE même de Dieu.

Et pour vivre cela, le divin secret n’est-il pas d’aimer ?   Aimer simplement, l’autre comme soi-même. Tendre vers la certitude qu’en aimant imparfaitement, Dieu demeure en nous.

Mais comment aimer quand on est dans l’enfer du lieu clos, affligé au plus profond par la solitude souvent, le temps qui ne passe pas et la maladie qui rôde.  En ne se souciant pas d’aimer parfaitement car seul l’Esprit peut aimer ainsi à travers nous.

Sortir de cet enfermement réglementé nécessite de se fondre en lui sans compter les jours, s’installer dans cet étrange temps suspendu ! Y consentir dans ses chairs, y devenir présent.

Puis, laisser advenir en soi la grâce d’un progressif dépassement.

Anne Marie Saunal, Paris le 1 janvier 2021

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Chercher le « la »

Tout au long de la nuit, / le vent et ses rafales / ont déplumé les arbres. / Le sol en est jonché / d’ocre, de rouille, d’or.

On dirait un miroir / des dégradés de gris / irisé des bleutés / dont le ciel s’est paré / pour recouvrir les toits.

L’humble beauté des tons / ici et là offerte / au regard attentif / compense la tristesse / de ce matin pluvieux,

Aux vitres des fenêtres /de certaines façades, / clignotent, argentés, / des rideaux de flammèches / en ordre dispersé.

Dans ces appartements / des enfants guettent l’heure / où la fête viendra / rencontrer leurs attentes / et combler leurs désirs.

J’ai écouté le vent /et suivi le sentier / détrempé par la pluie / pour tenter d’accorder / mon âme aux pas du monde.

Agnès Gueuret Fontenay-sous-Bois, le 5 déc.-20

Bienheureux François d’Assise

insouciant du bonheur insouciant du malheur n’amassant rien n’entassant rien
lui le fils du marchand aux coffres emplis de riches étoffes /
il est pieds nus mains nus vêtu de mauvais drap lui le fils du marchand aux
coffres emplis de pièces d’or pieds nus mains nues /
pierre après pierre il a rebâti la maison du Seigneur – et va sans rien qui
pèse chant faible… parole infime avec les loups de la forêt il converse /
qu’importe la pauvreté la froidure de l’hiver ou la malédiction d’un père /
plus faible qu’oisillon qui vient de naître dans le creux de sa main il tient /
– tout l’Univers humble entre les humbles à voix presque inaudible il parle et
les arbres et les pierres et les bêtes sauvages lui répondent /
qu’importe la pauvreté la froidure de l’hiver ou la malédiction d’un père
contre son cœur il a serré ces morts-vivant ces damnés ces lépreux plus faible
que nouveau-né il est le pain de vie le levain de la terre lui le fils de
l’homme aux coffres emplis de pièces d’or il habite la cabane de fougères et
de branches et converse avec les anges

Françoise Leclerc

Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? Lewis Caroll

Je vous écris d’une aventure initiatique : elle entaillera l’opacité des siècles,  brodera son chiffre sur la trame de nos existences. Elle suscitera un souffle susceptible de nous emporter là où nous ne pensions jamais nous rendre.

Je vous écris à la faveur d’un creux foré par l’exigence drastique du confinement. Réincarné, le fantôme de la peste se dérobe à la prise. D’où vient ce virus, quel est-il, quand daignera-t-il nous abandonner avant de muter? Comment lui résister ? Experts et politiques s’affolent et volent en tous sens. L’être simple en est déboussolé.

Je vous écris d’un dilemme. Nous empêchera-t-on de vivre pour nous retenir de mourir ? Des proches incarcérés dans leur chambre de séniorie, au dur des jours interminables, sans relief ni visite autorisée, se laissent glisser vers la tombe. 

Je vous écris brutalement délestée du faix des urgences, des déplacements acrobatiques. S’éveille une frémissante sensation de paix. Devant moi s’étend une plage vierge et je cours au devant du loisir, du plaisir offert sans mélange…En un premier temps. 

Colette Nys-Mazure, Lettres des Confins 1.

Danse de l’amour infini

Monseigneur Martin Laplaud nous offre une belle méditation pour les temps actuels à partir du Livre de l’Apocalypse de Jean, réputé difficile, mais un texte pour aujourd’hui, ouvert, riche et vivant, parlant à tous.  Olivier de Lagausie,

Très concrètement aujourd’hui, l’humanité rencontre, à travers le virus de la couronne, une figure de l’adversaire ontologique, qui met en lumière la vanité, la prétention de toutes les fausses couronnes dont elle s’est parée. Et nous sommes collectivement invités à prendre en main ces énergies perverties, en devenir maître, sans aucunement les refouler. La lutte évoquée ici n’a d’autre arme que l’Amour qui nous rend capable de rencontrer nos égoïsmes, violences et voracités pour les transformer et les retourner en lumière dans la force des Présences conjointes de l’Esprit et du Christ, Ami de l’Homme et Médecin des âmes et des corps.

Le combat se fait danse, la danse de l’Amour infini…

A terme, ce profond travail de conversion et d’intégration des ombres personnelles et collectives permettra à l’humanité encore adolescente d’entrer dans une nouvelle conscience, une plus grande maturité, l’avènement d’une humanité sujette, l’avènement des filles et fils de Dieu, au cœur même de l’effondrement de l’ancien monde. L’épreuve traversée est initiatique.

Evêque Martin “Traces d’Apocalypse en temps de confinement” Editions Lazare et Capucine. 2020

L’aube qui point

Si ton chant à Matines / célèbre l’aube qui point/il est fruit du silence / mûri au fond du cœur / Douce est la nuit/à la peine qu’elle séduit/tendre la peine / au profond de la nuit/ En temps d’incertitude / se défaire d’habitudes/réparer la solitude / le deuil des départs/ Entre retraits et avancées/renoncer au relai / s’affranchir d’anathèmes / du piège de l’amer / De Ta voix l’onde / appelle à la ferveur/qui nous montrera ce jour / le visage de la Grâce

Dominique Aguessy

Ci-dessous, un second texte sans titre du même auteur

Ton souvenir / veilleuse allumée / pour que l’obscur / ne prévale sur la lumière

Douleur et douceur / se prennent par la main / est-ce l’art d’aimer / ainsi enseigné

Le temps d’un vide / faire place à l’insu / attentifs aux murmures / du semeur de secrets

S’en remettre à l’instant / précieux et éphémère / sans appui où s’ancrer / de gratitude

Nos mots nous ressemblent / nous rassemblent / jaillis de plus loin que soi / nomades en quête d’oasis

De Ta voix l’onde / amène à l’éveil / qui portera ce jour / le visage de la Grâce

Dominique Aguessy

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Écrire

Nous sommes invités à plonger dans le corps de rêve qu’est le poème. Au fil des mots, ce langage du monde vu de l’intérieur nous entraîne. La chanson est douce. Nous la comprenons et il nous prend même un coup de féerie. La lampe est allumée. La femme assise, silencieuse. Les mots sont éparpillés sur le sol. De la main gauche, elle tire de son cœur de fines lettres qui allongent le fil fixé à la lune. L’index droit imprime sur le papier un mouvement qui fait tourner les lettres sur la page… et la lune descend.

Il y a les écritures du jour et celles de la nuit. Celles-ci vont et viennent dans le silence, heurtées par le soleil. Une nuit éveillée, couleur poème, j’ai su que le monde n’existait peut-être pas. Face à ce qui n’existe pas, les mots me ceinturent la taille, me tiennent à bout de bras alors que je ressens, physiquement, l’absence du monde. Seuls les mots parlent de lui. J’entre dans la nuit de l’invisible, il y a là ce qu’il n’y a pas, étrange solitude. Belle nuit, là où tout se vit, l’intime et le fragile, là où la dérive se porte à merveille.

Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être.

Brigitte Maillard

*/Mis au large…/*


Il y a ces oiseaux invisibles et sereins, joyeux enfants des anges, qui, 
posés sur le balcon des cœurs, picorent les ombres intimes, les orages 
intérieurs ; aller d’effacement, de recommencement, s’adjoindre 
l’horizon, parcourir le silence…

Royaume de l’Innocence entré dans la patience, Présence ultime cachée 
sous l’apparence, laisser monter en nous l’existence apatride ; aspirés 
par l’Espace, bouleversés par Lui, portés au grand Étonnement en 
ascension de « oui », nos cœurs ensemencés entrent en résonance…

Au bruissement des âges, par la reconnaissance du « peu » que nous 
sommes, s’ouvre à l’esprit l’accès vers le « Tout » qui nous crée… Le 
coeur est cette attente de la graine semée, il se donne « patience » à 
la graine germée, explose en fécondité à la graine levée… Et le Semeur 
moissonne la joie qu’IL a semée…

Son Visage espéré donne d’aller au large, d’explorer le vivant, 
d’exalter le Message, d’aller « prière et cœur », de visage en visage, 
de laisser se former dans un reflet d’aimer, au secret d’exister, les 
traits de Son Visage…

Dominique Bouffies

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Face au brouhaha

Face au brouhaha des images/ À l’ennuagement des esprits/ Au tapage des sons Quoi de plus essentiel/ Que de faire entendre un ciel d’enfance/Une blessure muette/ Des branches de silence/ Des rires éclatants et des voix familières/ Une cour de ferme aux fleurs d’éternité/ Des champs offerts aux rumeurs de la mer/ Des haies de saules aux feuillages argentés/ Des nuits confiées aux vents frais aux étoiles/ Un printemps de coquelicots/ Des matins dépliés en nappes de soleil/ Des chansons qui sortent des poitrines/ Une parole poudreuse de la poussière des chemins/ Des sourires qui sauvent des gestes fraternels/ Une table pour le partage/ Des oiseaux accordés à la joie ?

Jean Lavoué, 21 novembre 2020

Hymne à mes amis artistes

Où est la Beauté ? Est-elle l’expression de la nostalgie d’un monde d’avant où tout était perfection, où l’empreinte du divin se dévoilait sans retenue ?

J’imagine que la musique est d’essence divine car les anges ont chanté avant les hommes et que la danse est le tressaillement d’une âme heureuse, que la poésie rejoint le Verbe qui a engendré toutes choses ainsi que tous les arts qui racontent la vie des hommes.

La recherche de la Beauté, est-elle un ardent désir d’illuminer la vie, de la sanctifier même ?

À travers son cœur mis à nu, est artiste celui qui refuse l’idée que l’humanité soit défigurée à jamais malgré la marque des souffrances abyssales et des profonds désespoirs dont il est témoin.

D’où me vient mon imagination ? De celui qui m’a créée ? Alors je rêve que Dieu contemplant l’art des hommes, comme une nouvelle création autant imprévisible qu’enchantée, nous souffle qu’il s’ennuie profondément quand un artiste ne se met pas au travail.

Isaline Bourgenot Dutru

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Ouvrir les nues

Oh ! Combien j’aimerais me poster sur l’estran / et regarder la mer jusques aux antipodes ! / Oui, me saouler d’embruns, goûter le sel iodé / des vagues, de l’écume en train d’ourler le sable, / me remplir de l’élan monté du cœur des eaux /et chasser toute envie de tristesse ou d’ennui ! Deux colombes là-haut sur le toit de l’immeuble / se parlent dans le vent à peine perceptible. / Leur voix ne parvient pas à venir jusqu’à moi / qui revois sur l’ardoise inclinée des auvents / d’une maison normande un couple de pigeons / en train de roucouler, à moins que ce ne soit / le lancinant appel de tourtereaux épris. Puiser au fond du ciel qu’il soit bleu, gris ou noir /la force du désir qui habite le monde / depuis les galaxies jusqu’au magma brûlant. Puiser au fond du ciel qu’il soit bleu, gris ou noir /la force du désir qui habite le monde / depuis les galaxies jusqu’au magma brûlant des laves en fusion au centre des volcans / et m’en aller sereine à nourrir ma mémoire / de l’appel infini à tracer le chemin / qui débouche où qu’on soit sur l’amour créateur  / capable d’entrouvrir les portes de la paix.

Agnès Gueuret  Fontenay-sous-Bois, le 13 nov. 20, au 18° étage de la Tour Delphine

 Un lieu

Tu as ouvert à cette page le poème où s’écrit ta vie, là où tu essaies d’être fidèle à un amour, à une terre, à ce chemin d’ascèse que tu désires vivre pleinement – le refus de l’ascèse, écrivait François Mauriac, c’est la mort de toute spiritualité – au long des occupations diverses, grandes et petites. Si tu peux écrire d’amour parce que tu sens la saveur des mots, c’est toujours dans la distance, dans la différence, dans la séparation, dans une absence au monde apparent. Tu apprends à aimer en te détachant des biens de ce monde.

Ici, ce lieu qui t’habite frémit de l’air du large toujours changeant, toujours en mouvement. Ce lieu est ton lieu. Tu le sais parfois assombri. Mais il est aussi offert au beau consentement de la lumière qui t’éveille, qui t’appelle. Tu lui confies ton cœur, ta joie, tes obscurités, la peine des jours. Tu accueilles sa parole, une parole à écouter de ce que sait ruminer l’océan roulant son vif-argent depuis des millénaires. Que peut-il en éclore ? Tu accueilles les mots que tu te risques à assumer et servir. Tu habites le lieu comme tu habites la terre alors que toutes les impressions sonores et colorées du paysage alentour et du cœur s’épanchent sous tes yeux. Tu consens à ce que tu es, à tes limites où se croisent ombres et lumières.

 Jean-Pierre Boulic, avril 2020

Écoutez les arbres…

Ce matin en arrivant dans la cuisine j’ai vu l’écureuil. Il venait du jardin voisin. Il a grimpé le long du noisetier, sauté sur une branche si fine que j’ai cru qu’il allait tomber, il a enjambé un rosier pour s’accrocher au tronc solide du sapin dont il a franchi les branches sans s’arrêter pour atterrir dans le jardin de l’autre voisin… j’ai pensé à toi, tu aurais aimé qu’on l’admire ensemble. Le jardin est rendu à sa vraie nature de brise silencieuse et l’écureuil se croit en pleine forêt.

Aujourd’hui chaque bruit est avalé par la prescription : « Restez chez vous ». Dans le lointain, un train s’éloigne portant un chapitre du passé auquel les voyageurs s’accrochent, recouvert d’une autre vie qui prend toute sa place auprès des arbres ; une vie de confinement. Les branches craquent, les feuilles mortes crissent. Seuls, quelques oiseaux clament leur liberté d’expression !

En automne, le jardin sent le malheur des arbres dans sa chair et cette fois, peut-être, le malheur des hommes. L’odeur lourde et âcre de la mort. Un méchant virus ? Vous êtes sûr ? Ou bien est-ce mon inquiétude ? Je marche dans les allées, je parle aux arbres, avec eux. Il paraît que les arbres communiquent, partagent leurs émotions, leurs peurs, leurs douleurs. Préviennent leurs compagnons des dangers qui menacent la petite planète du jardin où ils vivent. Que se disent-ils aujourd’hui ?

Les hommes malades sont hospitalisés. Les bien portants sont confinés, comme les arbres d’un jardin, souffrants ou non : « Confinés » par nature. Nous devrions prendre modèle sur eux. Écoutez leur souffle : « Enracinés, nous prenons notre temps à pleines mains à pleines gorgées, le reste, on ne le connaît pas… Prenez donc le temps à mains ouvertes à gorges déployées, le reste, vous ne le connaissez pas ».

 « Rentrez chez vous ! »  Laissez ramper vos racines dans les profondeurs du sol de vos vies, offrez vos bras au ciel, tendez vos mains vers la lumière ; de vos doigts, touchez le vent, délicatement, pour saisir la musique du temps.

Marie-Eline Vincent, auteure de « Si le bleu s’envolait », Éditions des Oyats, 2018.

Hymne au désert

Demeurés dans l’enceinte du palais, ils le découvrirent, l’embellirent, se réjouirent de ses charmes.

Marcher vers les confins de l’erg au contour incertain, à la marge des jours, visiter d’antiques mémoires, saluer l’agonie des miroirs, enjamber le parapet des connivences.

Défricher de jeunes sentes dans les taillis du cœur, lancer du beau navire les bouteilles à la mer lestées de messages suaves aux hommes tournant leur regard vers la flamme. 

Accueillir l’inconnu aux lisières du silence, glaner sur la terre les fruits mûrs de l’assise dépouillée de ses mousses, prier l’oie sauvage migrant vers le septentrion.

Converser avec la petite sœur la mort, rendre grâce à notre hôte d’avoir été convié, inonder d’un sang neuf la friche ensauvagée, souffler sur les braises du langage, chanter a capella.  


Privilège, ascèse, initiation inassouvie, débusquer la joie qui ne meurt, les lendemains ouverts, le dieu caché derrière le voile des léthargies, dans les replis du désert.

Marc Bouriche, novembre 2020

On n’y voit goutte

Que faire, on n’y voit goutte ! En ces temps incertains, l’horizon se clôt sur nos craintes, nos mal-êtres. Le temps étrange s’étire sur l’immobile de nos situations. Nous ne reconnaissons plus rien de ce qui nous était familier. Les visages ont disparu. On a perdu le sens du toucher. Quelle ironie du sort, au moment où l’on parle d’homme augmenté, nous sommes diminués, contraints. Krisis en grec vient du verbe trier. La crise nous pousse à mettre de l’ordre, de faire un choix, elle implique de décider. À l’heure où l’on croit que tout nous échappe, il y a une voie active qui nous invite à distinguer pour séparer. Aux premiers jours du monde, Dieu sépare les eaux et fait paraître la terre féconde. Nous sommes des créateurs. Nos jours sont des Genèses. Divine crise qui nous propose l’exigence de choisir le ciel. Ce désir-là est une flamme qui illumine chaque pas, fut-il modeste.

« Cette source éternelle est cachée

En ce pain vivant pour nous donner vie

Mais c’est de nuit » (Jean de la Croix).

Paule Amblard,   le 26/11/2020

Evènement : Nouvelle rubrique sur le site d’Écritures et Spiritualités

Écritures & Spiritualités ouvre une rubrique à ses auteurs, pour donner vie au lien qui nous unit, dans la diversité de nos écritures. Des textes seront publiés régulièrement.

En ces temps difficiles, cette nouvelle rubrique est une invitation à : 

Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit,  de soi-même…

Confinés, privés des visages de nos proches ou des lieux de prière ou des  lieux de lecture, comment travaillons-nous à habiter ce monde ?  Pour nous les mots sont une chair vivante, l’écriture nous est ressource, joie et consolation en ces temps d’incertitude.  

Vous trouverez cette rubrique dans le menu principal en haut de page du site, dans l’onglet: ” Nos auteurs écrivent”