Catherine Chalier – Découvrir la gratitude au risque de l’asymétrie

Le mot de l’auteur :

Dire merci va-t-il de soi ? Nos sociétés soucieuses de réciprocité, d’égalité, de comparaison incessante, et animées d’un vif désir de ne rien devoir à quiconque, rendent la réponse incertaine. Beaucoup de gens prennent aussi argument de la souffrance – bien réelle – qui prévaut si souvent pour remplacer la gratitude par la plainte et les revendications. Faudrait-il donc réserver le mot « merci » aux instants heureux de nos vies, ou à ceux où nous recevons ce que nous croyons mériter ? Ce serait une approche fausse de la signification de la gratitude car elle n’a rien à voir avec l’économie du calcul et de la rétribution. Elle demande de faire l’épreuve d’une asymétrie irréductible à une supériorité de l’un sur l’autre, une asymétrie à la source même de nos vies. La Bible en atteste la venue à l’esprit par la bénédiction originelle sur la création – bonne – en dépit de toutes les forces néfastes, et d’abord en nous-mêmes, qui s’acharnent à le nier ou à l’oublier et à le faire disparaître de nos rapports les uns envers les autres, comme envers tous les vivants. Pourtant cette bénédiction, ce « oui » originel, n’est jamais repris, aussi puissant soit le mal il ne peut l’éradiquer et il arrive que nous le retrouvions dans nos vies. Tel est le temps de la gratitude.

Ce temps passe par l’épreuve de l’asymétrie au cœur de nos vies : comment aimer sans réciprocité ? Comment prier un Dieu qui se tait ? La gratitude, comme l’espérance, passe pourtant par un horizon de sens qui ne dépend pas de la réciprocité ou de la satisfaction. Cet horizon fait découvrir en soi-même la trace immémoriale de cette bénédiction première, et sans oublier les tragédies du monde, cette trace ouvre nos lèvres afin que nous signifiions à autrui la primauté de sa vie sur une création qui l’excède.

Extrait :

« Qu’une personne puisse donc découvrir, dire et transmettre comment le souffle du « oui » créateur passe en elle, en cet instant qui ne reviendra jamais, de façon unique et insubstituable, ne dépend en effet pas de ce qu’autrui fasse ou pas la même découverte et lui permette ou pas d’en profiter à son tour. Peut-être le fera-t-il, mais cela ne compte pas. Ce don n’est pas soumis à l’impératif de réciprocité mais à celui d’une œuvre à accomplir, une œuvre sans contrepartie. Les tragédies privées et collectives, si sombres et si récurrentes, n’interdisent pas cette gratitude face au dévoilement en soi-même de la richesse inépuisée de notre part de manne et de notre capacité, grâce à elle, d’en faire bénéficier d’autres créatures qui nous remercieront ou pas. Ces tragédies, mais aussi la banalité des souffrances quotidiennes, appellent chaque jour de nouveau, avec fièvre et angoisse souvent, à chercher et à découvrir les ressources que chacun porte en soi – sa part de manne – ressources qui s’alimentent au« oui » créateur et qui transforment ces ressources en  offrande de gratitude. Mais, quoi qu’il en soit du destinataire ultime (Dieu ? la vie ?) de cette montée en gratitude, elle passe nécessairement par l’attention portée à autrui. Levinas écrit : « D’où me vient ce choc quand je passe indifférent sous le regard d’Autrui ? La relation avec Autrui, me met en question, me vide de moi-même et ne cesse de me vider en me découvrant des ressources toujours nouvelles. Je ne me savais pas si riche, mais je n’ai plus le droit de rien garder ».

Bayard, 2020.

Catherine Chalier:” Rabbi Mordechaï Joseph Leiner – La liberté hassidique”

Le mot de l’auteur :

Dans la série consacrée par les Éditions Arfuyen à la spiritualité hassidique, je présente la pensée d’un rabbin de nos jours encore très étudié en Israël pour son originalité. S’il cherche en effet, comme tant d’autres, à penser et à décrire comment l’âme humaine peut parvenir à se réconcilier avec la source divine – tâche essentielle pour lutter contre la violence du monde –  il le fait de façon singulière. Il met ainsi en question la croyance commune au libre-arbitre en expliquant qu’elle ne vaut que pour un monde dont Dieu est absent. Le philosophe Spinoza considérait déjà le sentiment de jouir d’un libre-arbitre comme une illusion et il confiait à la raison le soin de dissiper ce mirage. R. Leiner confie quant à lui cette tâche à une vie au diapason de ce que demande la Torah et aux instants personnels d’illumination. La vraie liberté consisterait à s’unir de cette façon à la force divine et à la faire sienne par amour. Recevoir la Torah, ce serait découvrir pas à pas une telle vérité.

Au cœur d’un monde où le vertige du mal saisit quiconque est doué d’un peu de conscience, et où tant d’enseignements de la Torah sont contredits, beaucoup en concluent à l’absence de Dieu.  R. Leiner ne le nie pas mais certaines personnes, dit-il aussi, s’ouvrent encore à Dieu et elles perçoivent alors le monde autrement. Non pour le fuir au plus vite et s’approcher de la lumière qu’elles entrevoient en l’abandonnant à ses turpitudes, mais pour le transformer, envers et contre tout, en une demeure pour Dieu ici-bas. Projet hassidique par excellence, projet qui ne nécessite aucune arme sauf celle de la prière et de l’étude.

Extrait :

 « Vous serez saints car Je suis saint, moi l’Eternel votre Dieu » (Lv 19, 2).

« Ce langage est celui d’une invitation, l’Eternel attire l’attention des enfants d’Israël afin qu’ils se sachent invités à se sanctifier et qu’ils soient toujours prêts à ce que le Saint, béni soit-Il, les sauve et éclaire leurs yeux par des paroles de Torah, ‘car Je suis Saint ’. Cela signifie que l’Eternel leur dit qu’il ne cessera jamais de les inviter et qu’en retour Israël doit se savoir invité et se tenir prêt pour accueillir le Saint, sans se faire du souci pour les choses de ce monde-ci. Ainsi que le dit le proverbe,  «la bonté et la vérité ne te quitteront jamais » (Pr 3, 3). Il n’est pas dit en effet « que tu ne les quittes pas ». L’être humain (haAdam) doit toujours se tenir devant le Saint, béni soit-Il, en espérant qu’Il éclaire ses yeux pour qu’il perçoive l’influx de la bonté de Sa vérité. Cette bonté-là est éternelle. Elle atteint l’être humain qui aspire à elle, elle ne quitte jamais celui qui désire que les paroles de la Torah soient inscrites dans son cœur (bélivo). Il faut donc prendre grand soin à ne pas tourner le dos à l’Eternel et à se tenir debout face-à-face avec Lui ». (Méi haChiloah, Les eaux de Siloé, t.1, p.76)

Arfuyen, 2020.

Bernard Grasset : “Ainsi parlait Blaise Pascal – Dits et maximes de vie choisis et présenté par Bernard Grasset”

Le mot de l’auteur :

Le petit livre Ainsi parlait Blaise Pascal s’ouvre par une préface dont le titre « Savant, philosophe et mystique » reprend les mots figurant sur la plaque apposée au début de la rue Pascal, dans le quartier du Jardin des Plantes, à Paris. Un choix de près de 450 citations, tirées de l’ensemble des écrits ou propos de l’auteur des Pensées, qu’ils soient scientifiques, polémiques, théologiques, philosophiques, poétiques, spirituels, mystiques, constitue le cœur du livre qui se conclut par une notice biographique. Pascal, « savant, philosophe et mystique » mais aussi Pascal moraliste, poète et spirituel, tant sa personnalité est riche, à l’image de ses écrits.

Ainsi parlait Blaise Pascal a vocation à faire lire ou relire, découvrir ou redécouvrir, l’auteur des Pensées dans tous les aspects de son écriture, des plus connus aux plus inattendus, à rappeler des citations qui font partie de notre patrimoine culturel comme à donner à entendre des citations oubliées. Enfant de son temps, Pascal demeure étonnamment moderne tout en s’inscrivant dans la plus lointaine tradition. Celui qui inventait la machine arithmétique, vérifiait par l’expérience l’existence du vide, finira sa vie en se mettant au service des pauvres et en écrivant des pensées, centrées sur le Christ et sur l’homme, au service de cette unique vérité dont il était passionné.

Grand écrivain, maître du langage, Blaise Pascal a été aussi un grand spirituel, toujours soucieux de mettre en conformité les actes et la foi, un écrivain-témoin qui parle encore, de manière bouleversante, à notre cœur.

Extraits :

« La difficulté se trouve d’ordinaire jointe aux grandes choses. » (4)

« Il n’y a de consolation qu’en la vérité seule. » (15)

« Les lieux élevés, comme les sommets des montagnes, ne sont pas si pressés par le poids de la masse de l’air que les lieux profonds, comme dans les vallons. » (22)

« Eternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. » (27)

« Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu’ils auraient pu faire. » (39)

« Rien n’est digne d’amour que vous, puisque rien n’est durable que vous ! » (135)

« Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens ! » (179)

« “Ce chien est à moi”, disaient ces pauvres enfants. “C‘est là ma place au soleil.” Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. » (193)

« La sagesse nous renvoie à l’enfance. » (197)

« Le plus grand des maux est les guerres civiles. » (201)

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » (250)

« L’enfant est la vertu, et le roi est la malignité de l’homme. » (265)

« Pensée échappée, je la voulais écrire : j’écris au lieu qu’elle m’est échappée. » (293)

« Il y en a qui parlent bien et qui n’écrivent pas bien. » (297)

« Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l’on veut aller. » (331)

« Dieu est un Dieu caché. » (346)

« Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien. » (351)

Editions Arfuyen, 2020

Plus d’infos sur Bernard Grasset : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Grasset_(%C3%A9crivain)

Bernard GRASSET – Brise (2006-2008)

Le mot de l’auteur :

Il y a longtemps, bien longtemps, que j’écris des poèmes inspirés de la Bible, comme un chemin intérieur du fini à l’infini, un chemin de fidélité aux sources et de rencontre. Un chemin au plus profond de l’humain, au plus secret du divin. L’inspiration reste libre, très libre, de sorte qu’un lecteur peu familier de la Bible pourrait presque ne pas l’apercevoir. Libre, voilée, elle n’en est pas moins fondatrice et irrigue non seulement l’architecture générale du recueil mais aussi chacun de ses vers.

Ces poèmes qui s’adressent aussi bien à des lecteurs croyants que non croyants se tournent vers des terres, des êtres, oubliés de nos mémoires. Le mot brise qui donne son titre au livre fait écho au qol demamah daqah (murmure d’un souffle ténu) entendu par Élie sur le Sinaï mais au-delà à toute manifestation discrète et apaisante d’une insaisissable Présence dans nos vies, d’une voix qui nous parle au plus intime de notre être du plus lointain. Peut-être que la poésie a cet humble pouvoir, ce devoir sacré, que de nous rappeler à plus d’humanité dans l’accueil du mystère de beauté qui souffle aux creux du temps.

Extraits :

Habiter la terre

Dans l’écho du vent,

Peuplier et nuages.

Assoiffé je creuse,

Creuse le temps, l’espace,

Angoisse et labeur.

Naissance des mots

Sur le seuil du secret,

L’attente brûle encore.

Les saisons, l’oubli,

Arcades de soleil,

Aimer et bâtir.

L’obscurité, l’abandon,

Chênes et acacias,

L’œuvre du silence.

Je sarcle, taille,

Pour que demeure

Le vin du poème.

Jacques André éditeur – Collection Poésie XXI – 2020

Frédéric Brun – Perla

Le mot de l’auteur :

Peu après la mort de ma mère, Perla, je rencontre la femme de ma vie et devient père pour la première fois. Perla a été déportée cinquante ans plus tôt à Auschwitz. Je tente de comprendre son épreuve et lis de nombreux témoignages sur les camps. Étrangement, au même moment, je me sens attiré par les poètes allemands Novalis, Hölderlin, Schlegel, et le peintre Caspar David Friedrich, qui désiraient attraper l’âme du monde. Avec eux, je trouve l’apaisement et j’essaye de comprendre : comment un même pays a-t-il pu engendrer une poésie aussi pure et la barbarie la plus atroce ?  J’ai voulu écrire un livre de correspondances, sur l’amour, la naissance, la mémoire et la transmission.

Extrait :

Je veux me connecter mais certainement pas au vide de mon époque. Avec son voyage intérieur (Gemüt), Henri* nous apprend simplement à regarder, écouter, ressentir. En nous limitant au visible, nous ne vivons que partiellement. L’invisible est pourtant si proche. Les vivants l’ignorent souvent. La mort de ma mère m’ouvre de nouvelles portes. Ma douleur me fait comprendre que le véritable chemin mène vers l’intérieur et que Perla est toujours en moi. Tout ce que j’écris me tourne vers elle.

Et pourtant, comment Novalis, les poètes allemands et les généraux de Hitler ont-ils pu pousser sur le même arbre généalogique ? L’âme germanique du dix-huitième siècle nous renvoie à la nature, à l’infini, à la quête d’un idéal, d’un absolu. Victor Klemperer, dans LTI, la langue du IIIe Reich, analyse le verbe sich entgrenzen qui signifie anéantir toutes les frontières de sa personnalité, ne faire qu’un avec l’univers, se dépasser, briser ses chaînes, évoluer en toute liberté. Ces termes nous mènent autant au fascisme qu’au romantisme !

*Personnage principal, apprenti poète, du roman inachevé de Novalis, Henri d’Ofterdingen.

Éditions Poesis, octobre 2020

Frédéric Brun est l’auteur de quatre livres : Une trilogie avec Perla (2007), Goncourt du premier roman, prix Marie-Claire-Blais au Québec, Le Roman de Jean (2008), et Une prière pour Nacha (2010) pour lequel il a reçu le prix Écritures et Spiritualités, ainsi qu’une biographie Novalis et l’âme poétique du monde (2015), finaliste du prix Femina essai. Perla a été traduit dans plusieurs pays européens et aux États-Unis. Publié en Allemagne en février 2020 à l’occasion du 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, il rencontre un bel accueil critique. Ce roman est un peu la première pierre des éditions Poesis créées en 2015

Jean-Daniel Robert – Papiers, vos poètes ! (Nouvelle édition)

Le mot de l’auteur :

Comme j’arrive à un âge respectable et que plusieurs de mes recueils sont épuisés depuis longtemps, je me suis dit que c’est le moment de les retravailler et republier. Ce d’autant plus que des lecteurs me demandent si on trouve encore ces titres-là. En fait c’est presque un travail d’arboriculteur ! Il a fallu élaguer, tailler, couper, nettoyer, parfois greffer. Se sont glissées des variantes, voire des textes totalement nouveaux. Mon travail poétique naît souvent de mes marches en montagne, où s’exerce mon « œil émerveillé », comme dirait Samivel ; mon chemin est aussi nourri de références bibliques, ou d’interrogations autour du « féminin biblique ». S’y glissent aussi quelques colères, de l’amitié ou de l’amour. Ce re-travail couvre les années 1975 à 1990 (premier volume) et de 1990 à 2004 (second volume) ; il s’agit donc de poèmes de jeunesse, avec les risques que cela a comporté… Mais élaguer ne veut pas dire renier ! Ces deux recueils sont accompagnés par le très beau travail de Talou, une amie du Nord de la France (Merville).

Extrait(s) :

Marche d’un peuple

né de la nuit, né au jour

Tissant des chanfreins

Entre nocturne et feu nouveau

Entre les mortes saisons initiales et le passage

du creuset et de la margelle

                                                              “Enterré le troisième jour”, in Volume I

Il y a cette cour

Où l’on hésite

entre désherbage et abandon

entre rosier blanc et bras ballants.

Un brasier de rouges-gorges

Triture un silence provisoire.

“État de ferme”, in Volume II

Éditions Slatkine, Genève, Juin 2020 & Octobre 2020

L’auteur : Né à Genève, vit à Genève et en Valais. Formation(s) commerciale, puis théologique. Maintenant retraité, a travaillé durant 35 ans comme formateur d’adultes au service de l’Église catholique-romaine à Genève. Auteur de trois romans et d’une vingtaine de recueils poétiques. Donne des lectures parfois accompagnées de chansons d’amis, sur demande.

https://jeandanielrobert.wordpress.com