SYLVIE GERMAIN – Brèves de solitude

Livre: Brèves de solitude, Sylvie Germain, Albin Michel, Romans francais,  9782226458247 - Lettre et merveilles

Pourquoi j’ai écrit ce livre ? 

Il n’y a pas de “pourquoi” à l’écriture d’un livre (en ce qui me concerne), du moins pas de cause précise, et encore moins d’intention définie. Ce qui met chaque fois l’imagination en mouvement et provoque le désir d’écrire me reste obscur, et je ne cherche pas à clarifier cela; ce qui m’importe, c’est la montée d’une inspiration, l’amorce d’un élan. Je pars toujours de très peu de choses – une image mentale, une pensée et/ou émotion (les deux se mêlent en fait) qui persiste. Puis je vais à tâtons, j’invente à mesure, les images en engendrant de nouvelles, les idées en entraînant d’autres; je fais confiance à “la logique”  – à la fois folle et rigoureuse – de l’inconscient, aux remuements de la mémoire, à la plasticité et aux imprévus de l’imagination.

Pour ce dernier livre, j’amorçais une histoire mettant en scène un homme d’un âge déjà avancé, qui va rendre visite à sa mère très âgée, résidente d’une maison de retraite. Les liens entre enfants vieillissants et parents en fin de vie sont souvent troublants, poignants. Mais j’avais à peine commencé  à écrire que le confinement est arrivé, et mon personnage à son tour s’est trouvé mis à l’arrêt. C’est alors le thème de la solitude qui s’est imposé, cette solitude qui a saisi tant de monde, de diverses manières. Et plusieurs personnages se sont invités dans ce désert soudain ouvert (ou refermé?) autour de nous – et plus encore, dans le vide qui s’est ouvert en nous.

Extrait :

 Elle marche lentement dans les rues, passe devant le square de son quartier dont le portillon est verrouillé…

Des herbes folles envahissent l’espace, des pissenlits et des boutons d’or ont essaimé un peu partout, au pied des arbres, en bordure des allées. Elle se souvient s’être amusée enfant avec ces petites renoncules d’un jaune éclatant, si luisantes qu’elles se reflètent sur la peau quand on les approche tout près du visage, y allumant de minuscules halos. Elle aimerait bien en cueillir une, mais les fleurs d’or brillent de l’autre côté de la grille, tout aussi désirables et inatteignables que le sont les humains.  Les fleurs sont en liberté derrière les barreaux, les gens sous étroite surveillance dans la rue. Peut-être le début d’un retournement des rapports de force sur la Terre, se dit Magal, et, séduite par cette possibilité, elle s’imagine transformée en palmier marcheur, qui, s’il se déplace très lentement, environ d’un mètre par an, sait fort bien s’orienter, migrer toujours vers la lumière et choisir les bons sols….

Éditions Albin Michel, Janvier 2021

Depuis trente ans Sylvie Germain construit une œuvre imposante et cohérente, couronnée de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1989 pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des Marais, Prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus, Grand Prix SGDL de littérature 2012 pour l’ensemble de son œuvre.

Lauréate du prix Ecritures & Spiritualités en 1999 pour son essai Etty Hillesum, Sylvie est membre du comité d’honneur de notre association et a présidé le jury du Prix E&S de  2017 à 2020.

Anne Soupa – Pour l’amour de Dieu

Le mot de l’auteur :

« Vous avez cinquante ans de mariage et un matin, votre femme vous dit qu’elle veut devenir archevêque. Vous vous dites que l’un des deux déraille, mais vous ne savez pas lequel ». Alors, une femme évêque, est-ce une idée folle ou une évidence ? En mai 2020, j’ai candidaté à la charge d’archevêque de Lyon et je le raconte, en me mettant aussi dans la peau d’un évêque qui ne serait qu’un simple laïc.

En approfondissant les nombreux pourquoi de cette aventure, j’ai une fois de plus vérifié que l’action est à la fois l’origine et le terme d’une profonde aventure spirituelle. Relier les deux, ou espérer y parvenir, est un bonheur. Celui de vérifier, en dépit de tous les risques de dérives, que mystique et politique se fécondent l’une l’autre.

Extrait :

« La vie spirituelle [d’un chrétien, aujourd’hui] se sécularise. Nous nous projetons moins facilement dans la spéculation qui sous-tend les grands mythes fondateurs : la vie des trois personnes divines, l’enfer, le paradis, le jugement dernier… pour nous attacher à la vie de Jésus, exemplaire, accomplie. Et la vie spirituelle qui paraît la plus féconde aujourd’hui consiste à suivre le Christ au plus près de sa vie et de la nôtre. Et c’est à partir de la vie de Jésus, tournée vers plus grand que lui, ce Père mystérieux, que nous apprenons, déroutés, mais toujours émerveillés, à dépasser l’apparente matérialité de nos existences pour accéder à « ce que l’oeil n’a jamais vu, que l’oreille n’a jamais entendu ». Ainsi se dessine l’importance de la place vide, celle que l’on nomme Dieu en acceptant de ne pas savoir qui il est, une place que tant aimeraient combler de leurs manques, que tant convoitent pour la soumettre à leur service propre, mais qui est une pièce maîtresse de tout dispositif spirituel ».

Éditions Albin Michel, Janvier 2021

Anne Soupa, bibliste de formation, est auteur d’essais et de romans. Depuis plus de douze ans, elle est aussi très engagée dans un travail d’émancipation des femmes au sein de l’Eglise catholique et, plus largement, au sein des trois monothéismes.

Brigitte Maillard – Le Mystère des choses inexplicables


Photo de couverture de l’auteur

Le mot de l’auteur :

Continuer, grâce à la poésie, à explorer le monde au-delà des apparences, jusqu’aux profondeurs du Mystère de la vie. 

“La poésie est l’expérience du Mystère des choses inexplicables”. Roberto Juarroz.

Se mettre en mouvement vers quelque chose qui nous dépasse. Ne sommes-nous pas dans l’urgence des métamorphoses ? Notre société a oublié que nous vivons dans un univers sacré. Ce que la vie peut nous offrir parait bien sombre à côté de cet éclat divin, solitaire et gratuit.

Sommes-nous prêts à voir l’existence différemment ? Ecouter « la vie vivante » Rimbaud, le monde par « l’oreille du souffle » François Cheng ?

Voyons-nous le miracle de la vie, ce grand rêve de lumière qui est le nôtre ?

Sommes-nous prêts à reconquérir notre souveraineté, à bénir le monde et la vie ?

Autant d’interrogations qui animent ce septième et nouveau recueil où l’auteur poursuit la transmission de son expérience.

Extrait :

Le pays est en alerte, magnifique et serein. Dans les maisons,

les désirs se réalisent. Le vent lève les derniers outrages.

Nous sommes les premiers chevaliers de nos âmes.

À la portée des dieux, le mystère s’enflamme, solitaire

et gracieux.

Venez enfants de lumière

– le vent bat le rappel

Soleils des étoiles venez,

venez sentir le mouvement des errances artificielles.

Le monde n’a qu’à bien se tenir, libres amis du rêve,

de la grande solitude masquée !

Monde en poésie éditions, Février 2021.

Barbara Lecompte – L’intuition de la reine de Saba

Le mot de l’auteur :

C’est à Arezzo, en Toscane, devant la fresque de Piero della Francesca consacrée à la Légende de la Vraie Croix, que commence cette quête. De la Toscane à la Terre Sainte, en rêveuse, je musarde de fresques en retables et de poèmes en journaux de voyages. Certains peintres, comme Piero ou Vinci, quelques grands écrivains-voyageurs, tels Chateaubriand, Lamartine ou Flaubert, se sont approché, avec l’intuition de l’artiste, de cet arbre mythique, prédestiné. Celui dans lequel fut taillé la Croix. C’est en leur compagnie que s’effectue cette quête spirituelle.

Extrait :

La reine Bilqis vient de donner l’ordre de s’arrêter. Elle refuse de franchir la rivière. Salomon, en son palais, l’attend. Jérusalem est en vue, mais la voilà qui tombe à genoux! La reine de Saba se prosterne devant un pont de vois, au grand étonnement de sa suite, dont je suis. Nous sommes en Judée, plus de neuf cents ans avant la naissance de Jésus-Christ ; nous sommes en Toscane, au XVème siècle, dans la basilique San Francesco d’Arezzo ; nous sommes aujourd’hui, et l’épaisseur des siècles n’est rien. Je regarde le fin profil de la reine, son haut front, sa coiffe de florentine. Ses mains sont jointes et ses épaules sont couvertes d’un long manteau de lapis-lazuli. Comme les autres autour de moi, je m’interroge. Les écuyers ont mis pied à terre et tiennent leurs beaux chevaux par la bride. La petite servante africaine, au drôle de chapeau, garde en main le pan d’une traîne. Interdites, les dames de la suite se dévisagent. Que fais la reine à genoux devant un bastaing de bois ?

Éditions Parole et Silence, novembre 2020

Barbara Lecompte est Conférencière en Histoire de l’art depuis 1997, auteure de plusieurs romans historiques et essais publiés chez Arléa, et de Lourdes, de roc et d’eau aux éditions Parole et Silence ; et de pièces de théâtre (créations 2021).

Marc Bouriche : “Éclaircies en haute mer – Lettres d’escale” Sixième édition revue et augmentée et illustrée (75 illustrations)

Le mot de l’auteur :

La frange de l’océan en bordure de la terre, la frange du temps aux marges du réel. Nous naissons de l’estran, des mondes intermédiaires. Ni de chair ni d’esprit, peut-être un peu des deux. De leurs noces naquit la joie. Aller sur la mer, naviguer sur le langage, rencontrer l’inconnu de l’autre. Trois passions, trois raisons d’être, trois aventures des lisières.

L’artisan de l’écrit ploie sous l’atavisme d’une impotence, il ne sait répandre l’encre que joyeux, énamouré, libre de vouloirs, soumis aux aléas de l’attente vigile, immergé dans le temps qui s’épand, l’opulence majestueuse d’un fleuve dont la source et la destination restent à jamais dissimulés à son regard. La main qui écrit veille aux conjonctions des constellations, à l’alignement des planètes.

Celles des Lettres qui ont pris leur envol poursuivent leurs métamorphoses à son insu, envoient parfois depuis leurs terres lointaines comme une fragrance de gaieté. Une joie émane de leurs pérégrinations dans les méandres de cœurs croisés sous l’auvent de l’inespéré.

Extrait de la Lettre « La dune, ses hauteurs »

Sur un corps svelte et vigoureux, dans un visage basané, ascétique, les yeux marron clair retenaient l’attention, disaient la joie, la gratitude, la transparence d’un regard sans calcul. Les épreuves d’une vie rude, solitaire, étaient passées par l’athanor d’un cœur simple et brûlant, avaient sculpté une âme d’enfant de soixante-cinq ans. On lisait aux berges du sourire les signes d’une vie d’offrande, de soin, de service.

La méchanceté des hommes roulait sur son âme comme la pluie sur le plumage du colvert. Elle se gaussait de leur cruauté, souriait de leurs ombres. Un bon sang Sicilien reçu en héritage était garant de sa souveraineté, reconduisait aux frontières l’envahisseur. Elle régnait seule sur son lopin. Sa différence la cantonnait aux lisières d’un monde supportant mal d’être laissé pour compte. Il faut au monde une allégeance de ses sujets, sans partage, sans réserves. Angelina ne cherchait pas la marge, elle était la marge.

Éditions Complicités, collection « l’art de transmettre », Novembre 2020

https://www.editions-complicites.fr/pages-auteurs/marc-bouriche/?fbclid=IwAR3e654ZM7WPrHf3ymjCYakU7AmD6ANUaxwlaPTbx3MXdBk9DAniDmjDzu8

Découvrez ci-dessous le recueil du palmarès de l’Académie des jeux floraux 2020 dans lequel a été consignée la recension de ce livre.

Catherine Chalier – Découvrir la gratitude au risque de l’asymétrie

Le mot de l’auteur :

Dire merci va-t-il de soi ? Nos sociétés soucieuses de réciprocité, d’égalité, de comparaison incessante, et animées d’un vif désir de ne rien devoir à quiconque, rendent la réponse incertaine. Beaucoup de gens prennent aussi argument de la souffrance – bien réelle – qui prévaut si souvent pour remplacer la gratitude par la plainte et les revendications. Faudrait-il donc réserver le mot « merci » aux instants heureux de nos vies, ou à ceux où nous recevons ce que nous croyons mériter ? Ce serait une approche fausse de la signification de la gratitude car elle n’a rien à voir avec l’économie du calcul et de la rétribution. Elle demande de faire l’épreuve d’une asymétrie irréductible à une supériorité de l’un sur l’autre, une asymétrie à la source même de nos vies. La Bible en atteste la venue à l’esprit par la bénédiction originelle sur la création – bonne – en dépit de toutes les forces néfastes, et d’abord en nous-mêmes, qui s’acharnent à le nier ou à l’oublier et à le faire disparaître de nos rapports les uns envers les autres, comme envers tous les vivants. Pourtant cette bénédiction, ce « oui » originel, n’est jamais repris, aussi puissant soit le mal il ne peut l’éradiquer et il arrive que nous le retrouvions dans nos vies. Tel est le temps de la gratitude.

Ce temps passe par l’épreuve de l’asymétrie au cœur de nos vies : comment aimer sans réciprocité ? Comment prier un Dieu qui se tait ? La gratitude, comme l’espérance, passe pourtant par un horizon de sens qui ne dépend pas de la réciprocité ou de la satisfaction. Cet horizon fait découvrir en soi-même la trace immémoriale de cette bénédiction première, et sans oublier les tragédies du monde, cette trace ouvre nos lèvres afin que nous signifiions à autrui la primauté de sa vie sur une création qui l’excède.

Extrait :

« Qu’une personne puisse donc découvrir, dire et transmettre comment le souffle du « oui » créateur passe en elle, en cet instant qui ne reviendra jamais, de façon unique et insubstituable, ne dépend en effet pas de ce qu’autrui fasse ou pas la même découverte et lui permette ou pas d’en profiter à son tour. Peut-être le fera-t-il, mais cela ne compte pas. Ce don n’est pas soumis à l’impératif de réciprocité mais à celui d’une œuvre à accomplir, une œuvre sans contrepartie. Les tragédies privées et collectives, si sombres et si récurrentes, n’interdisent pas cette gratitude face au dévoilement en soi-même de la richesse inépuisée de notre part de manne et de notre capacité, grâce à elle, d’en faire bénéficier d’autres créatures qui nous remercieront ou pas. Ces tragédies, mais aussi la banalité des souffrances quotidiennes, appellent chaque jour de nouveau, avec fièvre et angoisse souvent, à chercher et à découvrir les ressources que chacun porte en soi – sa part de manne – ressources qui s’alimentent au« oui » créateur et qui transforment ces ressources en  offrande de gratitude. Mais, quoi qu’il en soit du destinataire ultime (Dieu ? la vie ?) de cette montée en gratitude, elle passe nécessairement par l’attention portée à autrui. Levinas écrit : « D’où me vient ce choc quand je passe indifférent sous le regard d’Autrui ? La relation avec Autrui, me met en question, me vide de moi-même et ne cesse de me vider en me découvrant des ressources toujours nouvelles. Je ne me savais pas si riche, mais je n’ai plus le droit de rien garder ».

Bayard, 2020.