Anne Soupa – Pour l’amour de Dieu

Le mot de l’auteur :

« Vous avez cinquante ans de mariage et un matin, votre femme vous dit qu’elle veut devenir archevêque. Vous vous dites que l’un des deux déraille, mais vous ne savez pas lequel ». Alors, une femme évêque, est-ce une idée folle ou une évidence ? En mai 2020, j’ai candidaté à la charge d’archevêque de Lyon et je le raconte, en me mettant aussi dans la peau d’un évêque qui ne serait qu’un simple laïc.

En approfondissant les nombreux pourquoi de cette aventure, j’ai une fois de plus vérifié que l’action est à la fois l’origine et le terme d’une profonde aventure spirituelle. Relier les deux, ou espérer y parvenir, est un bonheur. Celui de vérifier, en dépit de tous les risques de dérives, que mystique et politique se fécondent l’une l’autre.

Extrait :

« La vie spirituelle [d’un chrétien, aujourd’hui] se sécularise. Nous nous projetons moins facilement dans la spéculation qui sous-tend les grands mythes fondateurs : la vie des trois personnes divines, l’enfer, le paradis, le jugement dernier… pour nous attacher à la vie de Jésus, exemplaire, accomplie. Et la vie spirituelle qui paraît la plus féconde aujourd’hui consiste à suivre le Christ au plus près de sa vie et de la nôtre. Et c’est à partir de la vie de Jésus, tournée vers plus grand que lui, ce Père mystérieux, que nous apprenons, déroutés, mais toujours émerveillés, à dépasser l’apparente matérialité de nos existences pour accéder à « ce que l’oeil n’a jamais vu, que l’oreille n’a jamais entendu ». Ainsi se dessine l’importance de la place vide, celle que l’on nomme Dieu en acceptant de ne pas savoir qui il est, une place que tant aimeraient combler de leurs manques, que tant convoitent pour la soumettre à leur service propre, mais qui est une pièce maîtresse de tout dispositif spirituel ».

Éditions Albin Michel, Janvier 2021

Anne Soupa, bibliste de formation, est auteur d’essais et de romans. Depuis plus de douze ans, elle est aussi très engagée dans un travail d’émancipation des femmes au sein de l’Eglise catholique et, plus largement, au sein des trois monothéismes.

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Vous trouverez ci-dessous une fiche de lecture de ce livre rédigée par Patrice Obert

Le 21 mai 2020, Anne Soupa se porte publiquement candidate à l’archevêché de Lyon. 8 mois plus tard, elle publie ce livre qui explique l’origine de cette candidature, ses motivations, ses hésitations et, surtout, sa vision de l’église et de la mission d’un évêque. Ce livre associe donc un aspect personnel, voire intime, qui éclaire cette décision peu banale, cette « désobéissance », et un aspect davantage intellectuel, qui repose sur une analyse des enjeux de l’église à travers une réflexion sur la Bible, les sacrements et les grandes figures qui la constituent, à savoir, le prêtre, les laïcs et l‘évêque. Disons-le d’entrée, Anne Soupa parvient à traiter tous ces immenses sujets en 200 pages, en sachant être pédagogue, en nous menant à chaque chapitre à l’essentiel, dans un style léger, facétieux, un brin insolent, en sachant exprimer sa colère – Dieu sait qu’elle en a ! – mais avec une humanité et une bienveillance touchantes. Ce faisant, elle dévoile et incarne deux autres figures essentielles dont notre église a furieusement besoin, celle d’une femme et d’une prophétesse. 

C’est dire combien ce livre est important. J’espère que les catholiques s’en empareront, que évêques, prêtres, religieux et religieuses, hommes et femmes laïcs le liront et en discuteront car il pose des diagnostics et ouvre des pistes dont nous devons ensemble nous saisir pour les discuter et les approfondir.

Le livre s’organise en deux parties, qui n’ont curieusement pas de titre. La première partie (jusqu’à la page 83) compte 6 chapitres et pourrait se nommer « Ma candidature : comment elle a surgi, pourquoi et quelles suites ». La seconde, qui compte   9 chapitres, pourrait s’intituler «La mission d’un évêque ». Elle se termine d’ailleurs par le chapitre 9 « Les 7 chantiers d’un évêque ».

Le premier chapitre de la seconde partie, le 7ème, porte le titre du livre « Pour l’amour de Dieu ». C’est le plus personnel et on aurait pu s’attendre à ce qu’il ouvre l’ouvrage. Anne Soupa dit avec une certaine pudeur « Comme des millions de chrétiens, j’ai rencontré le Christ » (p 88) ; elle cite une dédicace de son père en première page d’un livre de première communion ( p 89) ; elle nous confie l’essentiel «  aimer et être aimé » et nous livre  son objectif de vie «  tenter de faire du bien : la tâche humaine par excellence »(p95)  ; elle nous  avoue enfin son infinie confiance dans l’église à travers quelques phrases : « Je sais, par le cœur, par toute ma vie, que l’Eglise donne accès à la vie éternelle, même si elle n’est pas la seule à en détenir les clés », «  Malheur à moi si je reniais tout ce que je devais à cette Eglise, la mienne », « j’ai appris à allonger mon regard au-delà de l’immédiat et du visible » ( p 95 et  94). Le plus étrange est que ce credo très personnel passe par le récit que Louis Massignon fait en 1908 de sa propre conversion (la visitation de l’Etranger), et dans laquelle il cite Rûmi, le grand mystique et poète persan. J’insiste sur ce chapitre. Positionné au milieu du livre, il donne les clés de son engagement. Peut-être, un jour, osera-t-elle aller plus loin dans la confidence en nous parlant de sa propre visitation.

Je m’étendrai peu sur la première partie. La presse s’en fait largement écho. Un repas de famille au cours duquel son fils, lassé de ses plaintes contre l’église, la met au défi de se porter candidate. Le cheminement personnel de cette injonction, les échanges avec son mari et ses amis, finalement le saut dans le vide. On trouvera en annexe (p 207) le texte de son acte de candidature. Puis les réactions des journalistes, le manque de réaction de la nonciature, ses réflexions sur les traditions (p 51 et 52), qu’il ne faut pas rejeter mais au message desquelles il faut rester ouvert, son analyse non dénuée de malice des 4 attributs de l’évêque (la crosse, la mitre, l’anneau épiscopal, la croix) (p 53 à 55). Enfin la liste des objections faites à sa candidature (chapitre 5) qui se conclut par ce diagnostic radical « En ce qui concerne l’Eglise, sa structure actuelle est à bout de souffle. Elle appelle un profond remaniement dont la question des femmes est à la fois le symptôme et la maladie » (p69).

La seconde partie s’ouvre réellement page 97 avec une analyse sociologique essentielle qui tient en trois chiffres : 1,8% de la population française pratique (soit 1,2 millions de personnes), 23,5% des Français sont engagés mais non pratiquants (soit 15 millions) et 53,8% « se disent » catholiques, soit 36 millions de Français. L’institution ne s’adresse plus qu’au 1,8 %, ce qui est suicidaire. Anne Soupa, elle, veut regarder en face les 53,8% et se demande ce qui les a fait fuir : un look vieillot, un discours rabâché, un « paquet » théologique devenu incompréhensible, enfin (p 100) « la rigidité sur les questions de morale sexuelle et familiale. Tout est « non » ! ». Elle conclut ce chapitre « Ne faut-il pas un jour arrêter une machine folle qui broie l’humanité de ceux et celles qui la servent ? » (p104). Je relie ce passage aux pages 132 et 133 où elle nous parle avec une humanité bouleversante de la vie quotidienne des gens. Elle célèbre simplement dans ces quelques phrases « la sainteté de la vie ordinaire ». Cela ouvre une spiritualité de la rencontre (p131) et plaide pour l’expérience plutôt que pour le dogme (p134).

 5 chapitres se succèdent ensuite.

Le chapitre 3 ( la numérotation est liée à la partie, ce qui complique la lecture des renvois) traite du prêtre à travers plusieurs étonnements : la fonction actuelle n’a rien à voir avec ce que Jésus en disait, le manque de source au sujet d’éventuelles femmes prêtres ( p108),  l’extraordinaire adéquation de cette fonction avec les besoins du peuple catholique au fil de l’histoire, un appui inconditionnel, fondé sur le sacrement de l’Ordre, qui expose désormais l’Eglise à des risques nouveaux, notamment en terme de gouvernance.

Le chapitre 4 décrit « la maltraitance ecclésiale envers les laïcs » (p115 et s). Ils ne sont définis que négativement. Anne Soupa souligne combien les ouvertures de Vatican II ont été refermées par Jean-Paul II à travers toute une série de textes. « Penser le laïcat ne pourra se faire qu’en tempérant la structure hiérarchique de l’Eglise au profit du peuple de Dieu et en se fondant sur les charismes pour définir des fonctions » (p123). D’une certaine façon, cette défense du laïcat est le cœur de l’ouvrage.

Le chapitre 5 cherche à décrire la mission d’un évêque. Je me suis d’ailleurs fait la réflexion personnelle que je ne m’étais jamais interrogé sur ce point. L’épiscopos désigne celui qui « ouvre l’œil » pour veiller et surveiller sa communauté, la protéger et la défendre (p129). Anne Soupa souligne (p 130) qu’une candidature laïque à la charge d’évêque est conforme aux intuitions originales. Et de citer Saint Ambroise de Milan, consacré évêque une semaine après avoir été baptisé et sans jamais avoir été prêtre. Ce chapitre se clôt par l’évocation de la problématique de la messe, de surcroît bousculée par les pratiques liées aux confinements.

Les sacrements, le chapitre 6 y est consacré « Parler d’amour en temps d’abus ». Chacun a en tête, évidemment, l’immensité ravageuse des abus sexuels, « négation radicale de l’amour ». Comment, dans ces conditions, donner sens aux sacrements quand il y a eu une telle tromperie ?  Comment se fait l’intervention divine dans nos vies ? Questions essentielles, et délicates. Anne Soupa en tire une conclusion ; « Le sacrement devrait être fait pour l’homme et non l’inverse » (p148). Ceci, valable pour le sacrement de l’Ordre, devrait l’être aussi pour le sacrement du mariage (« comment s’étonner que des couples divorcés remariés quittent l’Eglise quand on voit la dureté, la rigidité d’esprit avec lesquelles ils sont traités » ? (p149). Et conduire à revoir les positions de l’Eglise en matière de sexualité mais aussi dans sa gouvernance et son leadership (p151).

Le chapitre 8 donne la parole aux femmes. Anne Soupa leur a déjà consacré beaucoup de livres. Par conséquent, on ne trouvera pas ici une argumentation sur l’ensemble de la problématique des femmes dans l’Eglise. Son scalpel choisit un angle d’attaque, qu’elle avait largement poli dans son livre « 12 femmes dans la vie de Jésus », à savoir la façon de parler de la résurrection. Anne Soupa s’interroge devant nous pour nous confier que, finalement, «la résurrection, c’est d’aimer » et que toute expérience d’amour est une expérience de résurrection (p176). Elle s’emporte sur la façon dont l’Eglise n’a rien fait de l’hommage rendu par Jésus à « Marie de l’onction » venue répandre sur ses pieds un parfum de grand prix. Elle revisite la personne de Marie en relisant le Magnificat, véritable « discours de politique générale de la Mère de Dieu » prônant la préférence pour les humbles, les petits et rabaissant les Puissants.

La Bible s’avère ainsi (chapitre 7) son livre de vie. Performance de nous synthétiser en 16 pages ce texte complexe ! C’est un récit, par lequel Dieu aime son peuple et l’appelle, non à la perfection, mais à la sainteté. « Pour moi, dit-elle page 158, le christianisme est une promesse anthropologique. L’être humain est un être libéré. Libéré pour « aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son pouvoir ». « Un homme aimanté, mû par ce qui le dépasse, heureux d’être dépassé » (p159).

Le livre se finit par le chapitre 9 qui définit les 7 chantiers d’un évêque. Listons-les en les reformulant à la marge : savoir dire OUI, créer des liens, reconnaître la place des femmes, prendre soin des gens concrets, responsabiliser au lieu de culpabiliser, préférer l’esprit à la lettre, bénir et annoncer l’évangile.

*

Anne Soupa se veut alliée du pape François quand il dénonce les ravages du cléricalisme, quand il en appelait, au début de son pontificat, à revoir le rôle des femmes, mais les choses n’avancent pas, elles piétinent. Sa candidature veut bousculer, provoquer une réaction, être une démarche d’espérance. Ce livre veut ouvrir des pistes, engager le mouvement, provoquer des prises de consciences A nous de nous en saisir pour aller plus loin !

Nos auteurs écrivent

Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit, de soi-même…

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Habiter l’essentiel

tourner le regard vers l’intérieur/ et le cœur vers la paix intérieure

tourner l’esprit vers le sens même/et ce sens vers l’écriture d’un poème

libérer l’esprit/ comme s’ouvre un lotus/ et s’émanciper des tourments insensés

vivre le confinement/ comme un concept ouvert et vide

dans la vieille lande vendéenne

les roses de Damas font rêver le poète

à un ailleurs aujourd’hui défendu

cet ailleurs ici rêvé est                                          

là-bas en Syrie et en d’autres pays

jonché de cadavres sans tombes ni fleurs

ici et maintenant/ habiter les dunes jaunes

les marais gris-bleu et le vert bocage

se déprendre de l’emprise/ des pensées foisonnantes et vides

retourner à l’essentiel/au marais originel/

sans plus se méprendre

embrasser le réel vide et clair/avec la vue du tel quel

/entrer au pays de l’éveil/et se fondre dans la danse universelle

Jigmé Thrinlé Gyatso, Le jardin de Mila, novembre 2020

Les vœux de la présidente d’Écritures & Spiritualités

Vivre est si stupéfiant, il ne reste que peu de place pour d’autres occupations, bien que l’Amitié soit, s’il est possible, un Evénement encore plus beau.” Emily Dickinson

CR

A l’aube  de 2021, je souhaite à tous les membres d’Ecritures & Spiritualités cette faculté de l’étonnement,  source de toute création.  Contraints par la pandémie de nous tenir à distance, nous voulons renforcer et partager les liens si précieux qu’offre la littérature.  Dans ces temps incertains, marqués par une terrible violence, il nous faut inlassablement favoriser la découverte des spiritualités de l’autre et lutter contre les peurs qui hantent nos imaginaires. Notre priorité sera cette année de rénover notre site, pour qu’il devienne un véritable espace ressource, généreux et exigeant, avec la participation de chacun.

Mes vœux les plus chers, chers amis,  pour cette année imprévisible, contribuer ensemble à l’Evénement de l’Amitié comme nous y invite la poétesse.

Christine Ray

AU SUJET DE L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE

L’ASSEMBLEE GENERALE REPORTEE AU 10 FEVRIER SE TIENDRA PAR VISIO- CONFERENCE. 

Nous vous espérons nombreux.

Une convocation sera adressée aux membres.

Je remercie chacun de continuer de nous soutenir en étant à jour de sa cotisation, pour nous permettre de poursuivre notre action aussi modeste qu’essentielle.

Nous remercions   vivement la Grande Mosquée de Paris qui nous avait accordé l’hospitalité pour cette assemblée générale et madame Marie-Odile Delacour-Huleu, présidente des Amis d’Eva de Vitray Meyerovitch, qui devait nous entretenir de cette grande chercheuse de l’islam, une des fondatrices de notre association.  La rencontre se tiendra dès que possible.

LE PRIX  ÉCRITURES & SPIRITUALITÉS

La cérémonie du Prix  2020  n’ayant pas pu se tenir au printemps dernier,  elle sera combinée avec celle du Prix 2021.

En  2020, la lauréate était  Valerie Zenatti, dans le faisceau des vivants, ed. Olivier (depuis paru en poche) 

Une Mention spéciale a été décernée aux éditions Arfuyen pour l’ensemble de leur travail. Une rencontre sera organisée.

Le jury, présidé par Sylvie Germain, a établi la sélection du Prix 2021.

Sélection  2021

Simon Berger                    Laisse aller ton serviteur          Corti

Jean-Baptiste Brenet      Robinson de Guadix,                   Verdier

Antoine Choplin               Nord-Est,                                       La Fosse aux ours

Reginald Gaillard             L’hospitalité des gouffres          Ad Solem

Marie-Françoise Sales    Des sourires et des hommes,     Bayard

Camille Riquier                Nous ne savons plus croire,        DDB

 .

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L’écriture comme combat

Après soixante années partagées d’entente et de dialogue, mon époux s’en est allé vers l’éternité.  Puis la COVID et le confinement ont fait éruption ; ce fut pour moi double peine.  Je m’interrogeais : comment nos prédécesseurs ont-ils réagi  lors de crises importantes.

C’est à François Mauriac que je pensais en premier. Orphelin de père, subissant les deux guerres mondiales, son fils ainé attrapant la grippe espagnole, risquant l’arrestation par la Gestapo après la parution du « Cahier Noir » comment avait-il réagit ? Quelles furent ses peurs ? Ses gémissements ?  Rien de tout cela : ses seules craintes étaient  la montée des totalitarismes, l’humanisme menacé, l’incertitude religieuse, le doute philosophique. Et même lorsqu’il fut opérée d’un cancer de la gorge il écrivit : «  Prière pour le bon usage des maladies ». En ces crises redoutables la seule riposte fut son écriture ; avec  ses romans, avec le Bloc-Notes, il se bâtit contre le conformisme de son milieu, leur hypocrisie, le Péché et le Mal.

Et aujourd’hui je pense à Tanella Boni avec laquelle j’ai préparé à L’UNESCO un forum sur la Métamorphose du monde. Avec des romans, des essais, des nouvelles, des poèmes, cette philosophe ivoirienne construit un immense monument fait de dialogues, de tolérance et de Paix.

Ces exemples sont pour moi une forteresse contre la sidération et la dépression.

Monique Grandjean, novembre 2020

Restez chez vous… en compagnie des livres

Les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits… Michel de Certeau

 Restez chez vous. Je vous écris de la maison. Au gré des  minutes mouvantes, la lumière effleure les angles familiers. Moyeu de la roue, je demeure en ce lieu connu, à reconnaître chaque matin. L’entrée fleurie de rapines buissonnières, la salle de séjour aux meubles en chêne luisant, les voix intimes, la cuisine ouvrant sur le jardin élargi vers un parc  par delà le mur en briques enlacées de lierre, l’escalier vers les chambres aux voilures miel, les bibliothèques et leurs voyages sans frein.

Hors d’atteinte, je sais les peurs dissimulées. Je redoute l’appel d’air créé par ce vide soudain : l’afflux de divertissements proposés voire imposés par voie numérique ; ce ne sont que pièces jointes, liens, vidéos.

Je vous écris d’un projet utopique : j’ai mis à mal, et à bien, les innombrables bibliothèques que compte la maison. J’opère une sélection sévère qui s’amollit au fil des heures et de la fatigue. Sur le sol jonché d’ouvrages, entre les piles de livres et les repères de poussière, je navigue au jugé.

 Je vous écris des trouvailles, des cadeaux ; des retrouvailles avec des livres acquis et jamais ouverts, en souffrance derrière les volumes oppressants d’un rayonnage prêt à céder sous leur poids.

Je vous écris des livres d’artistes et des poches dépenaillés, des couvertures désuètes et des reliures effilochées, des romans cultes dans lesquels je m’abîme un moment, au lieu de poursuivre ma tâche de forçat.

Les livres sont plus qu’eux-mêmes. Sur leurs pages de garde, ils portent d’émouvantes dédicaces: elle ressuscitent des en allés, des oubliés, des déportés au loin. Sous le rouleau compresseur du temps, s’aplatiraient les hauts faits de nos amitiés ?

 Colette Nys-Mazure, lettre des Confins 2

Une année de répit

Oui, je fais partie des chanceux, non seulement épargnés, semble t-il, par la maladie, mais possédant un sujet d’occupation : je suis habitée par un tableau. Depuis plusieurs mois, j’ai commencé à remplir un cahier de notes, et même à esquisser quelques paragraphes, sans savoir encore si ces pensées entremêlées formeraient un jour un livre. Lorsque l’ordre de confinement tombe, je me réfugie aussitôt, mentalement, auprès du Philosophe de Rembrandt. Sous l’escalier. A l’abri. La lumière filtre par la fenêtre. Elle chauffe le vieillard. Elle me chauffe aussi. En haut des marches, la servante, invisible à l’œil nu, revient du ravitaillement, son attestation dérogatoire dans la poche de son tablier. Dans la case déplacement pour effectuer des achats de première nécessité dans des établissements autorisés, elle a coché une croix. Elle a daté et signé. Amsterdam, avril 1632. Mais sait-elle seulement écrire ? Au cours du Siècle d’or, la cité passe de 50.000 habitants à 210.000, et ceci en dépit de plusieurs épidémies de peste. 1632 fut une année de répit. 

            Les mains sur les genoux, le vieil homme aveugle peint par Rembrandt attend. Doublement confiné. Étymologiquement : dans ses limites, son territoire, son royaume. Là, sous l’escalier…

Barbara Lecompte

Dans l’attente

Comme l’arbre/Tu apprends à faire silence 

A faire corps/Avec l’hiver 

A ne pas te hâter/De fleurir 

A te retirer parfois/Sous l’écorce 

Dans l’attente/Des bourgeons à venir. 

Jean Lavoué, 7 janvier 2020

Enfance enfin donnée

Voix sur l’horizon/   de Celui qui nous crée/ Onction d’azur/   Silence d’armature/   Chant ascensionnel/ aux entrailles de l’air…


IL est Seigneur,/   Éther et Souffle/  Innocence versée
dans l’alentour, la trace, /  toutes prières jointes
/dans un soulignement…

D’un sourire « de cœur » /  laisser mûrir la Grâce
laisser mourir le « peu » /   pour cette Vie d’espace…

Par les degrés du sang/  par les marches du temps
tutoyer le Mystère /   avec notre misère.

Vaillant « étirement » aller/  jusqu’à l’Éveil levant
aller par les abysses/  en Son couronnement, /  aux délices des airs,
enfance enfin donnée…

Dominique Bouffies, Jeudi 24 décembre 2020

Habiter le monde spirituellement pendant le confinement

Habiter le monde n’est-il pas plutôt se laisser habiter, toucher par le monde, l’inviter à entrer en soi ? Apprendre à devenir l’accueil même de cet au-dehors troublé, dangereux, ne pas se tenir séparé de cette vie menacée en chacun de nous.

Ecouter la lamentation du monde : visages marqués par la douleur, corps dévastés jusqu’au mortel étouffement, cœurs brisés par la morsure de l’esseulement. En essayant de ne pas se laisser entamer par la sourde angoisse de mort qui ronge chacun. Bien qu’enfermés dans l’étroitesse de nos chambres ne demeurons pas séparés de l’autre.

Ne sommes-nous pas invités à sentir, goûter et épouser nos profondeurs ? A entrer dans notre âme, à l’habiter ? Car habiter notre être profond est exactement participer de l’ETRE même de Dieu.

Et pour vivre cela, le divin secret n’est-il pas d’aimer ?   Aimer simplement, l’autre comme soi-même. Tendre vers la certitude qu’en aimant imparfaitement, Dieu demeure en nous.

Mais comment aimer quand on est dans l’enfer du lieu clos, affligé au plus profond par la solitude souvent, le temps qui ne passe pas et la maladie qui rôde.  En ne se souciant pas d’aimer parfaitement car seul l’Esprit peut aimer ainsi à travers nous.

Sortir de cet enfermement réglementé nécessite de se fondre en lui sans compter les jours, s’installer dans cet étrange temps suspendu ! Y consentir dans ses chairs, y devenir présent.

Puis, laisser advenir en soi la grâce d’un progressif dépassement.

Anne Marie Saunal, Paris le 1 janvier 2021

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Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit, de soi-même…

Chercher le « la »

Tout au long de la nuit, / le vent et ses rafales / ont déplumé les arbres. / Le sol en est jonché / d’ocre, de rouille, d’or.

On dirait un miroir / des dégradés de gris / irisé des bleutés / dont le ciel s’est paré / pour recouvrir les toits.

L’humble beauté des tons / ici et là offerte / au regard attentif / compense la tristesse / de ce matin pluvieux,

Aux vitres des fenêtres /de certaines façades, / clignotent, argentés, / des rideaux de flammèches / en ordre dispersé.

Dans ces appartements / des enfants guettent l’heure / où la fête viendra / rencontrer leurs attentes / et combler leurs désirs.

J’ai écouté le vent /et suivi le sentier / détrempé par la pluie / pour tenter d’accorder / mon âme aux pas du monde.

Agnès Gueuret Fontenay-sous-Bois, le 5 déc.-20

Bienheureux François d’Assise

insouciant du bonheur insouciant du malheur n’amassant rien n’entassant rien
lui le fils du marchand aux coffres emplis de riches étoffes /
il est pieds nus mains nus vêtu de mauvais drap lui le fils du marchand aux
coffres emplis de pièces d’or pieds nus mains nues /
pierre après pierre il a rebâti la maison du Seigneur – et va sans rien qui
pèse chant faible… parole infime avec les loups de la forêt il converse /
qu’importe la pauvreté la froidure de l’hiver ou la malédiction d’un père /
plus faible qu’oisillon qui vient de naître dans le creux de sa main il tient /
– tout l’Univers humble entre les humbles à voix presque inaudible il parle et
les arbres et les pierres et les bêtes sauvages lui répondent /
qu’importe la pauvreté la froidure de l’hiver ou la malédiction d’un père
contre son cœur il a serré ces morts-vivant ces damnés ces lépreux plus faible
que nouveau-né il est le pain de vie le levain de la terre lui le fils de
l’homme aux coffres emplis de pièces d’or il habite la cabane de fougères et
de branches et converse avec les anges

Françoise Leclerc

Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? Lewis Caroll

Je vous écris d’une aventure initiatique : elle entaillera l’opacité des siècles,  brodera son chiffre sur la trame de nos existences. Elle suscitera un souffle susceptible de nous emporter là où nous ne pensions jamais nous rendre.

Je vous écris à la faveur d’un creux foré par l’exigence drastique du confinement. Réincarné, le fantôme de la peste se dérobe à la prise. D’où vient ce virus, quel est-il, quand daignera-t-il nous abandonner avant de muter? Comment lui résister ? Experts et politiques s’affolent et volent en tous sens. L’être simple en est déboussolé.

Je vous écris d’un dilemme. Nous empêchera-t-on de vivre pour nous retenir de mourir ? Des proches incarcérés dans leur chambre de séniorie, au dur des jours interminables, sans relief ni visite autorisée, se laissent glisser vers la tombe. 

Je vous écris brutalement délestée du faix des urgences, des déplacements acrobatiques. S’éveille une frémissante sensation de paix. Devant moi s’étend une plage vierge et je cours au devant du loisir, du plaisir offert sans mélange…En un premier temps. 

Colette Nys-Mazure, Lettres des Confins 1.

Danse de l’amour infini

Monseigneur Martin Laplaud nous offre une belle méditation pour les temps actuels à partir du Livre de l’Apocalypse de Jean, réputé difficile, mais un texte pour aujourd’hui, ouvert, riche et vivant, parlant à tous.  Olivier de Lagausie,

Très concrètement aujourd’hui, l’humanité rencontre, à travers le virus de la couronne, une figure de l’adversaire ontologique, qui met en lumière la vanité, la prétention de toutes les fausses couronnes dont elle s’est parée. Et nous sommes collectivement invités à prendre en main ces énergies perverties, en devenir maître, sans aucunement les refouler. La lutte évoquée ici n’a d’autre arme que l’Amour qui nous rend capable de rencontrer nos égoïsmes, violences et voracités pour les transformer et les retourner en lumière dans la force des Présences conjointes de l’Esprit et du Christ, Ami de l’Homme et Médecin des âmes et des corps.

Le combat se fait danse, la danse de l’Amour infini…

A terme, ce profond travail de conversion et d’intégration des ombres personnelles et collectives permettra à l’humanité encore adolescente d’entrer dans une nouvelle conscience, une plus grande maturité, l’avènement d’une humanité sujette, l’avènement des filles et fils de Dieu, au cœur même de l’effondrement de l’ancien monde. L’épreuve traversée est initiatique.

Evêque Martin “Traces d’Apocalypse en temps de confinement” Editions Lazare et Capucine. 2020

L’aube qui point

Si ton chant à Matines / célèbre l’aube qui point/il est fruit du silence / mûri au fond du cœur / Douce est la nuit/à la peine qu’elle séduit/tendre la peine / au profond de la nuit/ En temps d’incertitude / se défaire d’habitudes/réparer la solitude / le deuil des départs/ Entre retraits et avancées/renoncer au relai / s’affranchir d’anathèmes / du piège de l’amer / De Ta voix l’onde / appelle à la ferveur/qui nous montrera ce jour / le visage de la Grâce

Dominique Aguessy

Ci-dessous, un second texte sans titre du même auteur

Ton souvenir / veilleuse allumée / pour que l’obscur / ne prévale sur la lumière

Douleur et douceur / se prennent par la main / est-ce l’art d’aimer / ainsi enseigné

Le temps d’un vide / faire place à l’insu / attentifs aux murmures / du semeur de secrets

S’en remettre à l’instant / précieux et éphémère / sans appui où s’ancrer / de gratitude

Nos mots nous ressemblent / nous rassemblent / jaillis de plus loin que soi / nomades en quête d’oasis

De Ta voix l’onde / amène à l’éveil / qui portera ce jour / le visage de la Grâce

Dominique Aguessy

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Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit,  de soi-même…

Écrire

Nous sommes invités à plonger dans le corps de rêve qu’est le poème. Au fil des mots, ce langage du monde vu de l’intérieur nous entraîne. La chanson est douce. Nous la comprenons et il nous prend même un coup de féerie. La lampe est allumée. La femme assise, silencieuse. Les mots sont éparpillés sur le sol. De la main gauche, elle tire de son cœur de fines lettres qui allongent le fil fixé à la lune. L’index droit imprime sur le papier un mouvement qui fait tourner les lettres sur la page… et la lune descend.

Il y a les écritures du jour et celles de la nuit. Celles-ci vont et viennent dans le silence, heurtées par le soleil. Une nuit éveillée, couleur poème, j’ai su que le monde n’existait peut-être pas. Face à ce qui n’existe pas, les mots me ceinturent la taille, me tiennent à bout de bras alors que je ressens, physiquement, l’absence du monde. Seuls les mots parlent de lui. J’entre dans la nuit de l’invisible, il y a là ce qu’il n’y a pas, étrange solitude. Belle nuit, là où tout se vit, l’intime et le fragile, là où la dérive se porte à merveille.

Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être.

Brigitte Maillard

*/Mis au large…/*


Il y a ces oiseaux invisibles et sereins, joyeux enfants des anges, qui, 
posés sur le balcon des cœurs, picorent les ombres intimes, les orages 
intérieurs ; aller d’effacement, de recommencement, s’adjoindre 
l’horizon, parcourir le silence…

Royaume de l’Innocence entré dans la patience, Présence ultime cachée 
sous l’apparence, laisser monter en nous l’existence apatride ; aspirés 
par l’Espace, bouleversés par Lui, portés au grand Étonnement en 
ascension de « oui », nos cœurs ensemencés entrent en résonance…

Au bruissement des âges, par la reconnaissance du « peu » que nous 
sommes, s’ouvre à l’esprit l’accès vers le « Tout » qui nous crée… Le 
coeur est cette attente de la graine semée, il se donne « patience » à 
la graine germée, explose en fécondité à la graine levée… Et le Semeur 
moissonne la joie qu’IL a semée…

Son Visage espéré donne d’aller au large, d’explorer le vivant, 
d’exalter le Message, d’aller « prière et cœur », de visage en visage, 
de laisser se former dans un reflet d’aimer, au secret d’exister, les 
traits de Son Visage…

Dominique Bouffies