Catherine Ternynck : L’homme de sable

Pourquoi j’ai écrit ce livre

Celui qui s’adresse à un psychanalyste dit toujours quelque chose de l’époque dans laquelle il vit. De son côté, l’époque ne cesse de vouloir se faire entendre à travers l’homme qui s’exprime. Écouter le récit d’une vie, c’est entendre la rumeur du monde. L’homme de sable que j’ai cherché à décrire, n’est pas une personne réelle mais une fiction formée à partir de confidences déposées, de tourments vécus, de conflits mis en scène, d’impressions initialement disparates. Il est une condensation de vies et d’humeurs. Il est aussi l’homme d’un itinéraire, le témoin d’une humanité qui tente de se frayer un passage. Il est à l’entre deux mondes, au remplacement d’une culture par une autre. A cet itinéraire qui est une aventure de l’esprit, j’invite le lecteur. Je ne m’adresse pas seulement au spécialiste mais à l’homme curieux, et peut-être soucieux de son époque.

Catherine Ternynck

En résumésable

A quoi se tenir se demande l’homme d’aujourd’hui. Depuis plusieurs décennies, le sol humain se vide de son humus. Il vire au sable. Sur ce terrain appauvri, comment prendre ancrage ? Où puiser la force de porter sa vie ? Pour comprendre cette fragilité contemporaine, Catherine Ternynck la met en perspective avec les méfaits de l’individualisme en Occident : l’idéologie de l’autonomie précoce, les métamorphoses de la famille et celles de la filiation, la sacralisation de l’enfance, la crise de légitimité rencontrée par les éducateurs, le culte de l’innocence, tout cela participe à un appauvrissement que chacun éprouve au plus ordinaire de son quotidien. Une sorte de désert gagne et nous pénètre profondément. L’homme de sable est le témoin d’une humanité qui tente de se frayer un passage entre deux mondes, deux époques. Il est le porte-parole d’un changement anthropologique majeur dont ce livre prend la mesure.

Extrait

J’ai d’abord pensé à un vice de fond. Ces hommes-là étaient modelés d’une étrange façon, mal posés sur leur base, flexibles, tourmentés. Cela devait tenir à leur histoire passée… Sans doute portait-on sa vie comme on s’était ancré au départ. Mais d’autres leur succédèrent et l’impression se renforçait. Cette faiblesse des racines ne cessait de m’intriguer.

Il a fallu des années pour que je me rende à l’évidence. Le sol s’était appauvri, anémié. Il devenait friable, inconsistant. Il se dérobait sous les pas. Le sol humain se vidait de son humus. Il virait au sable.

Nous étions en train de devenir des hommes de sable….

L’homme de sable, pourquoi l’individualisme nous rend malades, Le Seuil, octobre 2011, 252 p., 19 €.