Conférence : Peut-on vivre sans artistes ?

Depuis 2008, le Collège des Bernardins accueille de nombreux intellectuels, savants, écrivains, artistes, acteurs de vie sociale ou spirituelle. Le lieu idéal pour un débat autour de la création artistique.  A l’origine de cette rencontre, le film Bruegel – Le Moulin et La Croix du cinéaste polonais Lech Majewski (2011) qui met en scène le tableau de Bruegel : « Le portement de croix » peint en 1564. Au milieu de 500 personnages, au centre même du tableau, mais dissimulé, presque invisible, le Christ monte au calvaire chargé de sa croix tandis qu’une foule de travailleurs se dirige vers le lieu de l’exécution comme à un spectacle populaire. L’année 1564 est lourde pour la Flandre occupée par les Espagnols qui pourchassent les hérétiques. On voit distinctement les cavaliers espagnols en tunique rouge qui surveillent la foule alors qu’un groupe armé s’est emparé d’un jeune hérétique et le torture.

Le-Portement-de-croixBruegel est présent à côté du commanditaire de son tableau, le collectionneur Nicholas Jonghelinck qui lui pose la question : « Peux-tu peindre cela ? » et Bruegel répond « Je le peux », il insiste « Peux-tu témoigner? » « Je le peux ». D’âge en âge, dans l’esprit des artistes, la question résonne… Dans les débats d’aujourd’hui, quelle est la place de l’artiste ? Faire œuvre d’art est-elle sa seule responsabilité ? Architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie, cinéma, littérature, l’engagement de l’artiste diffère-t-il d’un art à un autre ? Et pourtant la nécessité de créer n’est-elle pas la seule véritable origine de l’œuvre d’art ?

Participent à ce débat Ronan Barrot, peintre ; Michel Brière, aumônier des Beaux-Arts ; ainsi que deux membres de l’association des Ecrivains croyants, Alain Cugno, philosophe, et Claude-Henri Rocquet, écrivain et historien d’art. Débat animé par Catherine Escrive, journaliste.
Les mardis des Bernardins, mardi 9 avril de 20h à 21h45, entrée : 5 €.

Claude-Henri Rocquet : Les racines de l’espérance

Pourquoi j’ai écrit ce livre

Ce livre s’est écrit peu à peu sans intention de composer un ouvrage. Ce sont les étapes d’un chemin, une suite de rencontres. La composition a consisté dans la mise en ordre de ces moments, de ces pages diverses par leur thème et leur écriture. Un fil, pourtant, les reliait : l’espérance, l’Esprit. L’espérance que nous inspire l’Esprit, souvent contre toute espérance.

Claude-Henri Rocquet

En résuméesperance

Ce petit livre est en somme un « journal », tenu de loin en loin. Ce n’est pas à l‘auteur de le dire « spirituel ». Il l’est pourtant, il l’est du moins, par la nature de ce qui en inspire les « chapitres », les « séquences » : une peinture de Bruegel, une peinture de Botticelli, la poésie de Péguy, telle parole de Rimbaud, saint François d’Assise et tous les saints, une icône de Jean-Baptiste tenant dans un berceau de paille ou de joncs le Sauveur nouveau-né.

Extrait

« Cet homme ailé comme un ange, ailé d’ailes d’or, ailé d’ailes spirituelles, est Jean-Baptiste, saint Jean-Baptiste. Après le Christ, il est le plus grand des hommes. Il est l’ultime prophète. Comme les rives du Jourdain se font face, de même, le monde ancien et le monde nouveau, les deux rives du temps, en lui se rejoignent. Entre ses mains, le Jourdain jadis franchi par Josué se fait baptême, et la colombe de l’Esprit, son vol, ses ailes, se reflète, avec le ciel, dans ses eaux fraîches comme les quatre fleuves jaillissant de l’Éden, à l’origine. Mais Jean, sur cette icône, ne baptise pas Jésus. Il porte et soutient d’un bras, contre sa poitrine, l’Enfant nu dans une corbeille. Non dans une crèche, une mangeoire, une auge, un tronc creusé, mais un moïse, comme celui que vit flotter sur le Nil la fille du pharaon, entre les roseaux, sur les remous du fleuve, une corbeille de joncs tressés, la plus légère des barques, la plus fragile, une corolle, un calice ; et le père futur d’un peuple, notre ancêtre, y reposait comme dans un nid. Une vie frêle comme un fétu de paille, une graine, dans le vent. »

Les racines de l’espérance, Claude-Henri Rocquet, Editions de L’Œuvre, janvier 2013, 18 euros.

Noël du roi du monde

Êtes-vous fous, soudain, mes seigneurs, sires !
Pour que chacun laisse là son royaume,
Sa terre, à tel qui s’en voudra saisircreche
Comme on ramasse dans l’herbe une pomme
Tombée au premier souffle de l’automne ?
Et pour que désormais au lieu de vous il règne
Comme s’il avait gagné une guerre
Ou d’un roi fou hérité l’héritage ?
Quand il n’a trouvé devant lui que porte ouverte,
Domaine envahi par la ronce et par l’ortie,
Toiture que la bourrasque a défaite.
Vous avez lu dans le grimoire obscur
Des astres, des étoiles, qu’allait naître
Un roi, un roi plus haut que tous les rois,
Tenant le monde infini dans sa paume
Et cependant plus faible et désarmé
Que cette goutte d’eau, miroir du ciel,
Ou que le roseau qui tremble au vent noir
De décembre. Ah ! combien de nuits, seigneurs !
Vous êtes-vous tenus à la fenêtre,
Guettant, guettant le clin d’œil d’une étoile
Et l’appel qui vous conduirait à lui
Pour l’adorer, vous qui êtes poussière.
.
Un roi, là-bas, allait enfin paraître
Comme dans le silence et la nuit de l’hiver
La semence devient l’épi que le soleil
De juillet mûrira pour le jour des faucilles.
Le ciel, certaine nuit, fut insolite.
Le livre eut une parole inouïe.
Et vous voici, sur la foi de ce signe
Qui n’est peut-être qu’un songe, laissant
Peut-être pour toujours votre maison
Et le bruit du ruisseau qui fait tourner la roue,
Les noisetiers au bord de la prairie,
L’étang qui dort sous son manteau de feuilles
Et qui écoute les rainettes et les carpes
S’interroger sur la nature des nuages
Et la raison des éclairs, de la pluie,
L’oiseau qui chante sur l’ardoise bleue
Comme il chantait déjà dans votre enfance
Chaque matin d’avril et dès le bleu de l’aube.
Vous avez mis vos pas dans les pas d’une étoile
Que nul ne voit sinon vous-mêmes comme en rêve.
Vous perdrez tout en route, vous perdrez
Même votre chemin, et puis un jour,
À bout de forces, perdus, vous tendrez
La main, pour que la grâce d’une aumône,
À ces trois gueux, donne de quoi marcher
Encore un peu. Vous direz au passant
Charitable : « Frère, nous cherchions Dieu
Et nous l’avons trouvé puisque pour lui
Nous avons tout laissé. Notre royaume
N’est aujourd’hui qu’un brin de paille, une lumière,
Un seuil, une lucarne où s’abrite la neige,
Un toit de chaume ou le bois d’un auvent,
L’étable où nous sourit un enfant, roi du monde. »
.
Claude-Henri Rocquet
Noël 2012

Claude-Henri Rocquet : Erasme et le grelot de la Folie

Pourquoi j’ai écrit ce livre

C’est un bonheur et une gageure que de faire connaître un philosophe et sa philosophie à de très jeunes lecteurs. Cet Érasme et le grelot de la Folie m’est venu sans que je le veuille. Le sujet, le personnage (je veux dire, la Folie), m’invitaient à jouer, sans modération, avec les mots. Ils me conduisirent à croiser en chemin Bruegel et Rabelais, Jérôme Bosch. Et j’ai retrouvé le vieux thème du monde à l’envers, dont Babel est le chef-d’œuvre. Un jeu, une fantaisie, mais sans oublier en Érasme l’esprit libre, l’apôtre de la paix.

Claude-Henri Rocquet

En résuméerasme

Le jeune Érasme soutient demain à la Sorbonne la thèse qui le fera docteur. Son sujet : l’histoire de la philosophie et le cortège des philosophes. Ce n’est ni la pleine lune ni la vermine du collège de Montaigu qui l’empêchent de dormir, mais le sentiment qu’il manque à son propos le grain de sel nécessaire. Entre dans sa chambre une visiteuse au bonnet bizarre et qui prétend se nommer Marotte. Elle emmène le jeune homme faire le tour du monde, ancien, présent, futur, pour qu’il s’instruise un peu.

Le lendemain, sa soutenance n’est pas l’éloge de la Sagesse, mais l’éloge de la Folie, lui-même jouant sur l’estrade le rôle de la Folie, comme un bateleur, à s’y méprendre. Le premier pas vers la sagesse n’est-il pas de connaître sa propre folie ? Tout s’achève en tohu-bohu, fête, festin dont Pantagruel fournit les barriques, carnaval.

Extrait

« On cuisit des briques dans de grands fours de brique, on ramassa et on tailla des pierres, on posa la première sur l’angle d’un premier cercle qui étendait son arc jusqu’à l’horizon, et Nabuchodonosor, grand chasseur devant l’Éternel, dit-on, le doigt tendu vers le ciel, fit d’avance le discours d’inauguration. On dressa des échafaudages, on se jeta dans le travail à corps perdu, on travailla jour et nuit : la lune ou des lampadaires éclairaient le chantier. On dormait peu. Il y eut bientôt un étage, puis un autre. Tant pis pour ceux qui avaient le vertige. Les maladroits, ceux qui se blessaient, s’estropiaient, par manque d’habitude, les éclopés, les souffreteux, on les jetait par-dessus bord, avec les inutiles et les paresseux, et comme on se débarrassait des brouettes et des roues de brouette cassées, irréparables. Quand on manquait d’ouvriers dans un quartier de la tour, on allait en chercher ailleurs, à un étage ou à un autre. On leur promettait un meilleur salaire. Et s’ils n’acceptaient pas de quitter leur famille, leur pays, on les emmenait de force, fers aux pieds, galériens de l’énorme escargot, bagnards. Ainsi fut inventé l’esclavage. Si les esclaves, avec les moyens du bord, pelles, pioches, fourches, pierres et cailloux, se révoltaient, on les massacrait. Pour cela, il était bon d’employer des gendarmes, qui n’étaient que d’autres esclaves. Ainsi furent inventées l’armée et la police. Ainsi fut inventée la guerre. »

Érasme et le grelot de la Folie, Claude-Henri Rocquet, illustré par Céline Le Gouail, Les petits Platons, novembre 2012, 14 €.

Claude-Henri Rocquet : Edward Hopper, le dissident

Pourquoi j’ai écrit ce livre

J’ai suivi le fil de la longue vie d’Edward Hopper : de 1882 à 1967. C’est la vie d’un peintre. J’ai voulu regarder et comprendre sa peinture. On n’écrit pas sur l’œuvre d’un peintre sans la rêver autant qu’on la regarde. Il s’agit aussi de l’interpréter. Comme on tente d’interpréter un rêve, ou un ensemble de rêves. Il faut, autant qu’il se peut, concilier une approche objective et une approche nécessairement subjective. Dans ce travail, l’écriture elle-même, ce qu’elle refuse, ce qu’elle appelle, a sa part.

Claude-Henri Rocquet

En résuméedward

« Edward Hopper, peintre de l’Amérique, peintre de la solitude et du silence, peintre de la mélancolie moderne… » Sans doute. Mais, d’abord : un peintre. Son « réalisme » conduit à s’interroger sur la notion même de réalisme, et, par ricochet, sur la notion de « modernité ». La rencontre d’un peintre est aussi la rencontre, imaginaire, de l’homme qu’il fut. Ce livre est une biographie, un essai sur la peinture, une réflexion sur l’art, un portrait. Je ne vois pas de mot qui définisse mieux cet homme et ce peintre que celui de « dissident ». Au-delà de son réalisme, j’ai découvert son sens de la « peinture pure », de l’abstraction. Au-delà de sa mélancolie, son amour de la lumière.

Extrait

« Nous entendons le silence de Hopper. Il a soixante-dix-huit ans. À cet âge, on offre au photographe et à son appareil une image dont peut-être on ne verra pas le tirage. On lègue l’image d’une apparence à laquelle on commence à se sentir indifférent. On est un homme comme on serait un arbre, un caillou érodé. Voici l’écorce dont je suis seul à savoir ce qu’elle contient et recouvre. Au fond du puits clapote l’invisible, l’intime. Le photographe eut-il conscience, à l’instant qu’il appuyait sur le déclic, de ce demi-cercle de lumière qui rayonne au-dessus de la maison, du personnage, des personnages ? ‘Ce que j’ai voulu peindre, surtout, disait Hopper, c’est la lumière du soleil sur le mur d’une pièce vide.’

Cape Cod est un finistère de l’Amérique du Nord. La falaise, abrupte, surplombe de très haut la mer. Quand on regarde l’horizon, dit Gail Levin, on est en face de l’Espagne. Ou du Portugal. Mais, quand on est debout devant l’horizon et qu’on voit au loin disparaître un navire puis un autre, est-ce à l’Europe, est-ce à cet autre continent, que l’on pense, même s’il vous rappelle votre jeunesse, un temps heureux de votre jeunesse ? Une vie qu’on aurait pu vivre, là-bas. On pense que bientôt on franchira l’horizon. »

Edward Hopper, le dissident, Claude-Henri Rocquet, Ed. Écriture, octobre 2012, 280 p., 22 €.

Claude-Henri Rocquet : La vie de saint François d’Assise

Pourquoi j’ai écrit ce livre

J’allais publier Lanza del Vasto, serviteur de la paix aux Editions de L’œuvre. L’éditeur avait le projet de consacrer un livre aux fresques de Giotto à Assise. De mon côté, aux éditions Franciscaines, j’avais écrit François et l’Itinéraire, sur une peinture de Van Eyck qui figure saint François recevant les stigmates, et sur l’une des fresques d’Assise : Saint François parle aux oiseaux. Cette fois, il s’agissait de commenter l’une après l’autre les vingt-huit fresques – chacune des scènes – de l’église haute de la basilique franciscaine.

Claude-Henri Rocquet

En résuméfrancois assise

Giotto a une trentaine d’années lorsqu’il reçoit la commande de raconter la vie de saint François en suivant le récit qu’en fit saint Bonaventure. Ma tâche était de donner à entendre l’action représentée, qui, le plus souvent, n’est pas évidente pour ceux qui n’ont pas lu Bonaventure. Mais on ne retrace pas la vie de saint François sans être conduit à la méditer. Et comment regarder Giotto sans désirer dire son génie, sa modernité, le ciel bleu et le bleu du ciel terrestre naissant après l’or de Byzance ?

Extrait

François et le sultan, l’épreuve du feu

Il s’est avancé seul, et comme nu, sans autres armes que la foi, l’espérance, vers le sultan retranché dans sa forteresse. Il a franchi les lignes et les bivouacs. Les flèches des sentinelles l’ont frôlé, sans l’atteindre. Arrêté, on l’a battu. Les soldats du sultan s’étonnent de ce fakir, de ce soufi, qui leur sourit comme s’il était leur frère revenu d’une terre très lointaine. Et en effet, il est leur frère. Sa gentillesse et son audace, sa douceur, ont attendri les plus durs de ses gardiens. On ne retient pas un ange en otage. Les murs de sa prison tomberaient comme s’effeuille une rose. Et voici qu’il chante, dans la langue de son pays, comme s’il était parmi les siens, un cantique de grâce et de louange à son Seigneur et le prie comme nous prions le nôtre. N’aurions-nous donc qu’un seul et même Seigneur ? Il n’est pas besoin de comprendre ses paroles pour entendre qu’il parle au ciel et que le ciel l’inspire de même qu’il se reflète, lune, étoiles, soleil, dans l’eau limpide et pure de nos vasques, dans le miroir du cœur empli d’amour.

Vie de saint François d’Assise selon Giotto, Claude-Henri Rocquet, photographies d’Erich Lessing, Editions de L’œuvre, 80 p., 45 €.