Colette Nys-Mazure : Anna

Pourquoi j’ai écrit ce livre?

“Le roman Anna reflète une aventure singulière : il y a plus de deux ans, j’ai été contactée, comme d’autres écrivains belges, pour tenter d’écrire un roman simple mais pas simpliste au cahier des charges très exigeant à l’intention des “petits lecteurs”, des personnes qui apprennent à lire et écrire, à moins qu’elles ne viennent d’une autre langue. La Traversée est une nouvelle collection de romans pour adultes, pour tous les adultes. Des romans courts, rédigés dans une écriture fluide et belle. Des histoires d’amour, de haine, de peur, de crime, de guerre. Des phrases simples, mais pas de simples phrases. Lorsque je suis allée lire les premiers chapitres à Namur, j’étais Annaface à un groupe disparate d’une dizaine de personnes, composé d’un Irakien, une Camerounaise, un Croate, un SDF belge, etc. Après lecture dans différents groupes, le manuscrit est renvoyé à l’écrivain pour des aménagements successifs. J’ai réécrit ce roman afin d’être plus lisible par tous. Exemple “Anna gagne son quai” n’est pas compris car gagner fait référence à l’argent donc je dois écrire “Anna rejoint son quai”. L’écrivain est aussi une « passerelle » et il est bon de tenter de rejoindre le lecteur débutant là où il est, là ou il désire.”

Colette Nys-Mazure


 

En résumé

Je suis partie de la une de Métro , une photo qui m’intriguait et qui apparaît dans le roman tel un refrain. J’ai imaginé une rencontre entre une technicienne de surface et un accordéoniste roumain en séjour provisoire. Deux personnages solitaires, reflets de notre société sans pitié, que l’amour va renouveler.

Anna entend un air d’accordéon. Elle se lève à demi de son siège. Du fond du wagon, elle voit venir son ami. Elle a pensé « ami » alors qu’elle le connaît si peu. Lui a reconnu Anna. Il s’attarde près d’elle. Il joue pour elle seule. Anna ferme les yeux. On dirait que sa fatigue est moins pesante.

Un extrait

Depuis combien d’années, Anna ne s’est-elle pas réveillée avec un homme à ses côtés ? C’est bon d’ouvrir les yeux en sentant cette présence. Anna se souvient de tous les gestes de la nuit. La douceur, la patience de son amant. Quelque chose qu’elle n’a jamais connu. Le jeune Portugais ne s’occupait pas du plaisir d’Anna. Tomas faisait tout vite : se laver, manger, aimer. Anna avait besoin d’autre chose. Costa est attentif et sensible parce qu’il est un artiste. Costa fait chanter son accordéon et il fait chanter le corps d’Anna. Son accordéon, est comme un corps de femme contre lui, entre ses mains. Même en dormant, sa main vient sur elle tendrement. Elle craint de le réveiller en quittant le lit pour préparer le petit déjeuner. Elle désire que lui aussi se réveille avec elle à ses côtés. Sur son coin de canapé, Anna est certaine qu’il n’a jamais vécu cela. Avant peut-être. Dans son pays. D’autres femmes l’ont aimé et il les a aimées. Anna ne l’interrogera pas. C’est sa vie à lui. Ce qui compte c’est ce qu’ils vont vivre ensemble.

Anna, Colette Nys-Mazure, Weyrich, Collection La Traversée, septembre 2013, 92 p., 7,90 €.

Remise du prix 2013 à Christiane Rancé

Présentation de l’oeuvre de Christiane Rancé, Prix des Ecrivains Croyants 2013 pour Laissez-moi tout, mais laissez-moi l’extase (Le Seuil), par Colette Nys-Mazure, membre du jury et de l’association, lors de la remise du prix le 23 mai 2013 au musée Bourdelle, à Paris.

Nous voici en face d’une personnalité remarquable et complexe ou plutôt kaléidoscopique, Par où commencer ?

La journaliste ? Christiane Rancé est entrée au Figaro magazine en 1990 où elle a travaillé comme grand reporter , comme chef du service « People » — où elle signe des textes sur ses rencontres avec, entre autres, John Irving ou Vittorio Gassman — puis comme chef du service « Enquêtes », spécialement chargée du fait religieux (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme.) Depuis 2004, elle signe, notamment dans Géo, des reportages axés sur la géopolitique et la culture (en Europe, Inde, Afrique et Amérique latine). L’éditrice ? Chez Robert Laffont, elle a publié notamment Phoolan Devi, Zlata Filipovic. L’auteure de textes et préfaces ? Notamment dans Pour vous, qui suis-je ? – Regards sur Jésus, Mame, 2013 Sans oublier les Entretiens Avec Lucien Jerphagnon De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles, Albin Michel, 2011.

L’écrivaine ? comme on dit au Québec et en Belgique au risque de vous déplaire.. Ses livres dressent les portraits de figures littéraires, tel Léon Tolstoï, et spirituelles, Catherine de Sienne et d’autres. Elle est aussi romancière : On ne fait que passer, NiL, 1994.

Remise du prix AECEF (3)C’est l’essayiste qui nous retient : Prenez-moi tout, mais laissez-moi l’extase, une méditation sur la prière, reçoit aujourd’hui le Prix des écrivains croyants.

La couverture interpelle : cette reproduction de Une femme dans le soleil du matin de Caspar David Friedrich – actuellement au Louvre dans le cadre de l’expositon De l’Allemagne – et un titre emprunté à Emily Dickinson ; Prenez-moi tout, mais laissez-moi l’extase, titre long qu’elle a amputé puisque le poème poursuivait « et je serai plus riche que mes semblables ».

Christiane Rancé dédicace son ouvrage à Lucien Jerphagnon mort à 90 ans en 2011, le maître, l’homme attentif à l’Autre qui reçut le prix des Ecrivains croyants avant elle. Dans un chapitre émouvant, elle narre la toute dernière visite qu’elle lui a rendue alors qu’il était en soins palliatifs : « Je lui avais demandé si la prière pouvait aider, ce qu’il pouvait m’en dire. Il avait souri, joint et levé les mains vers le ciel, puis les avait ouvertes, dans le mouvement d’une fleur qui éclot, avant de me dire d’une voix ténue : « La prière, Oh la prière ! Ce désir d’une présence. »

De ce disciple de Jankélévitch, de cet ami de Jacqueline de Romilly et Paul Veyne, de ce spécialiste de la pensée grecque et romaine, plus particulièrement de saint Augustin dont il assura l’édition des trois volumes pour la Pléiade, Jean d’Ormesson disait : « Un savant qui sait unir un style rapide et séduisant à l’érudition la plus rigoureuse », lui trouvant « une simplicité familière, souvent mêlée de drôlerie, avec une précision sans faille ». Il me semble que cet éloge pourrait s’appliquer à Christiane Rancé.

J’avoue l’effet de surprise, de plus en plus émerveillée, ressenti en ouvrant l’essai de Christiane Rancé au titre quelque peu provocant. Impressionnée par la profondeur, l’étendue de l’enquête, l’érudition de son auteur, la diversité des apports tant théologiques, philosophiques qu’historiques, littéraires en particulier poétiques, allais-je tout réussir à tout dévorer d’une seule haleine impatiente ? Non ! j’ai choisi de morceler ma lecture, de lire et d’intérioriser chaque matin au rythme des 42 chapitres. Un feuilleton en quelque sorte. Un vol en altitude pour entraîner le jour qui vient.

D’entrée de jeu, Christiane Rancé situe son objectif : les dernières terres sacrées sont violées par les bulldozers, et le territoire de l’intime est bradé. Tout s’exploite. Tout devient spectacle, jusqu’au plus secret de l’âme ». Elle cite Yves Bonnefoy « Et de toutes parts, l’aggravation des injustices sociales et de la misère » Contre cette peur, il existe un rempart : la prière. Ceux qui la formulent, croyants ou non, juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes, animistes ou agnostiques, proclament l’urgence qu’il y a à rappeler dans un mode sui s’est effondre, ce qu’elle est, ce qu’elle soulève, ce qu’elle propose et que tout n’est pas vide de sens, ni sans lendemain. Chaque personne qui prie recrée un espoir et le sauve.

Essai, le mot prend ici toute sa valeur modeste et audacieuse, intrépide et résolue puisqu’il s’agit d’une approche très complète du mystère de la prière ; expérience, documentation, érudition au service de toutes les dimensions de cette activité humaine des plus particulières. De Heidegger à Höelderlin, de Rimbaud aux Pères de l’Eglise, de Mère Teresa à Pascal , de Péguy à Etty Hillesum, un apparent « foutoir » – permettez-moi le mot – et cependant on suit Christiane Rancé à la trace. Ariane nous précède et nous guide, l’air de rien.

Entre deux Rencontre des infinis, on cherche Comment prier en temps de détresse ou Pour le rire, La joie retrouvée, La grâce de l’extase (pour ne citer que quelques titres). Dans les Miroirs de la prière, on traque les vérités. On sort aussi du cadre classique pour s’intéresser à l’orient, à l’icône, autant qu’au chemin de Compostelle ou aux psaumes. Un subtil alliage, une « composition » comme l’est notre propre vie, pétrie de terre, hantée de ciel.

Une telle profusion ! Une générosité sans condition. On en reste pantois. Près de 300 pages donc, résolument hybrides, mais noyautées ou plutôt sous-tendues par la prière sous toutes ses formes, une enquête savante et le reflet d’une sensibilité aiguë. L’information ne dissimule pas l’expérience personnelle dénuée de toute complaisance. J’aime le récit de son désir de prière lorsqu’à dix ans, elle allait observer les religieuses en prière, bénéficiant d’un double attrait, ou la crise de l’adolescence sauvée par Rimbaud, en prière sur la terrasse.

Franchement ! Voici un essai hors du commun que je vous invite non à parcourir mais à lire, relire, creuser, laisser résonner en vous. Ainsi lorsqu’elle cite Alain Fournier, qu’on ressuscite en ces temps de célébration de la première grande guerre, « Nous savons bien qu’une seule chose importe, une seule vaut qu’on vive et peut nous satisfaire. Ce sont ces grands soulèvements, des désirs infinis qui nous transportent dans l’Autre Pays ; ce sont ces paysages de nos désirs, peut-être de nos souvenirs, qu’il faut atteindre, dont il faut se rendre dignes ». J’entends résonner en moi cette autre phrase du même auteur : “Jamais, il n’y aura jamais de fin. Toujours nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, comme deux enfants qu’on a mis dormir ensemble dans une maison inconnue la veille d’un grand bonheur.”

Je vous remercie, chère Christiane Rancé, de ce présent sans prix que vous nous offrez. Permettez-moi de rappeler ce rôle, ce don de l’écriture dont parle si bien mon compatriote Henry Bauchau mort récemment , comblé de jours comme votre cher Lucien Jerphagnon : le vitrail travaille la lumière, l’écriture, l’obscurité intérieure. Merci d’avoir illuminé nos longues ténèbres.”

Colette Nys-Mazure


 

Salon des Ecrivains : six heures de lecture

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Lors de la Journée des Écrivains croyants qui se déroulera samedi 27 avril dans les salons de la mairie du 6e arrondissement à Paris, dix-huit auteurs se succéderont pour un relais-lecture de leurs oeuvres dont voici le programme.

 

 

 

Christiane RANCÉ : 14h15-14h25

Prenez-moi tout mais laissez-moi l’extase. Méditation sur la prière, Seuil, 2012. Prix 2013 des Ecrivains croyants, catégorie essai.

Évelyne FRANK : 14h30-14h40

Les roses s’adossent au mur – Sagesse pour quand c’est dur, novembre 2012, L’Harmattan.

Paule AMBLARD : 14h45-14h55

Pèlerinage intérieur, Albin Michel, 2009

Karima BERGER : 15h00-15h10

Toi, ma soeur étrangère, éditions du Rocher, 2012.

Marie-Christine BERNARD : 15h15-15h25

La liberté en actes, ou comment éclairer sa conscience, DDB, 2012.

Jean-Pierre BOULIC : 15h30-15h40

Je vous écris de mes lointains, La Part commune et La Fresque Ed. Minihi Levenez.

Chrystelle CLAUDE : 15h45-15h55

Almanach pour une jeune fille triste, de Marie Noël, DDB, 2011.

Cécilia DUTTER : 16h00-16h10

Savannah dream, Albin Michel, 2013

Bernard GRASSET : 16h15-16h25

Bible, sagesse et philosophie, éditions Ovadia, collection Chemins de pensée ; Feuillages, éditions Jacques André ; Chemin de feu -Poésie et peinture, éditions Le lavoir Saint Martin.

Xavier GRENET : 16h30-16h40

Cahiers-Joies et tourments d’un DRH, Le Cerf ; Dans le silence de Dieu, des mots pour l’espérance, Le Cerf, 2012

Monique HEBRARD : 16h45-16h55

Jésus ou le désir amoureux, DDB, 2013.

Jean LAVOUE : 17h00-17h10

La voie libre de l’intériorité, Salvator, 2012.

Jacques MULLIEZ : 17h15-17h25

Thomas More. Au risque de la conscience, Nouvelle Cité, janvier 2013

Colette NYS-MAZURE : 17h30-17h40

Feux dans la nuit, poésie, « Espace Nord » ; Tu n’es pas seul, Albin Michel ; Les questions de Lucas, Mijade.

Claude-Henri ROCQUET par Annick ROCQUET : 17h45-17h55

Les racines de l’espérance, éditions de L’Œuvre , janvier 2013

Stan ROUGIER : 18h00-18h10

Pour vous, qui suis-je ?, éditions Mame, février 2013.

Etienne SEGUIER : 18h15-18h25

Traverser les épreuves, méditation du chemin de croix, éditions Empreinte temps présent, 2012.

Anne DODEMANT : 18h30-18h40

Même la nuit quand je dors, Albin Michel, 2013

Les Ecrivains croyants au salon du livre de Paris

Comme chaque année, plusieurs membres de l’association des Ecrivains croyants d’expression française seront présents au Salon du livre de Paris, du 22 au 25 mars, porte de Versailles à Paris, pour dédicacer leurs livres et rencontrer les visiteurs et lecteurs.

salon parisPaule Amblard sera présente le dimanche 24 mars pour la dédicace du livre L’Apocalypse illustré par la tapisserie d’Angers. Elle donnera une conférence sur le livre de 14 h à 15 h, sur le stand H23, H24.

Cécilia Dutter sera présente le samedi 23 mars de 12h30 à 14h sur le stand Albin Michel (stand N 69) pour dédicacer Savannah dream.

 Bernard Grasset dédicace samedi et dimanche de 14h à 16h ; de 17h à 19h ses livres Feuillages (éditions Jacques André) ; Chemin de feu, Poésie et peinture (éditions Lavoir Saint-Martin) ; Bible, sagesse et philosophie (éditions Ovadia).

 Bernard Lecomte dédicacera son Histoire des papes de 1789 à nos jours et Les Derniers secrets du Vatican samedi de 14h à 15h sur le stand des Editions Perrin (M-62), et la BD La Bourgogne, quelle histoire ! dimanche de 17h à 18h30 sur le stand des Editions de Bourgogne (C-49).

Colette Nys-Mazure sera présente le samedi 23 mars à 16h sur le stand de l’Esperluète (V59), à 17h sur le stand de Belgique Wallonie-Bruxelles (U46) pour dédicacer ses livres Encore un quart d’heure et Feux dans la nuit.

Le père Stan Rougier sera présent le vendredi 22 mars, de 15 h à 18 h, pour dédicacer son dernier livre : Pour vous, qui suis-je?,  sur le stand de Fleurus-Mame.

 Jean-Michel Touche sera présent samedi 23 mars, de 17h à 18h30 sur le stand des Editeurs Religieux, et dédicacera les 7 tomes des Messagers de l’Alliance et Le manuscrit de Fatipour.

Alain Vircondelet sera présent le dimanche 24 mars de 15 à 16 heures sur le stand Plon Perrin pour dédicacer de son dernier livre Des amours de légende, 10 couples mythiques du XX° siècle (Plon).

Par ailleurs, Gaële de la Brosse et Christophe Rémond, membres de l’association des Ecrivains croyants seront au salon sur le stand de la maison d’édition qu’ils viennent de fonder – Le Passeur Editeur – stand G79 ; www.le-passeur-editeur.com

 

Qu’est-ce qu’être écrivain aujourd’hui?

Tribune publiée dans La Croix du 10-11 novembre 2012, signée par Colette Nys-mazure, écrivain, membre de l’association des Ecrivains croyants, membre du jury du Prix des Ecrivains croyants.

“Pas un jour sans une ligne. Tant d’autres l’ont assuré avant moi. J’écris chaque jour (ne serait-ce que dans ma tête !) comme un musicien ou un sportif s’entraîne quotidiennement. C’est une forme d’ascèse en vue d’une maîtrise du matériau propre à l’écriture : la langue maternelle. C’est un travail aussi, au sens où une femme met au monde son petit dans la peine et le plaisir. Un livre prend du temps : pas plus de fast-book que de fast-food. Avec Camus je pense que mal nommer une chose contribue au malheur du monde. Le danger nous guette de restreindre le vocabulaire, de le formater, de le réduire sans jouer du moiré de la langue, de ses pouvoirs.

Être écrivain, c’est tenter de saisir au-delà du visible l’invisible que nous négligeons, entraînés par la vie courante, usés par la routine. L’invisible en nous, puisque l’écriture creuse l’obscurité intérieure, ainsi que le suggère Henry Bauchau. L’invisible autour de nous : débusquer, sous l’insignifiance apparente, la valeur, la saveur des êtres et des choses. Dans le sillage de Baudelaire et Rimbaud, l’écrivain se fait voyant pour accorder toute son attention aux signes et aux prodiges.

Être écrivain, c’est habiter les vastes territoires du silence intérieur, les espaces gratuits ouvrant aux partages essentiels alors qu’autour de nous tout conspire à la consommation immédiate, à la peur panique, au vertige du vain.Image 1

Être écrivain, c’est tout à la fois une chance et une responsabilité. Le bonheur de pouvoir exprimer, s’exprimer, imaginer, composer en recourant à des outils modestes : un papier, un crayon, un ordinateur. La responsabilité : d’oser dire, de témoigner, d’engager sa parole non seulement volante mais fixée, en s’exposant dans tous les sens du mot, risquant quolibets, contrefaçons, détournement de sens.

J’écris pour dénoncer, protester, prêter voix aux muets méprisés. En quête ardente et soutenue du mot juste. J’écris contre le chaos, l’informe et le confus ; signature dérisoire au bas du texte, du fragment tissé dans la trame. Contre l’absence, le dérisoire et l’amnésie, je creuse et j’édifie, je capture, je captive ; j’enregistre, je transcris et je célèbre. Je rature et je réécris. Palimpseste, grimoire, brûlot (1).

Être écrivain aujourd’hui est-ce très différent d’hier ? Le contexte a changé : le rôle des médias, les possibilités électroniques, les lois de la chaîne du livre et du marché impitoyable. L’écrivain suscite moins d’intérêt que les vedettes de la politique, du sport, du spectacle. Sa voix est-elle audible dans la cité ?

Quelles que soient les métamorphoses, le geste demeure. L’écrivain aujourd’hui, je le perçois comme un être modeste, enfonçant ses racines dans l’humus commun, mais libre et résolu à travers succès et oubli. En lui, l’intime conviction qui lui permet d’avancer envers et contre tout. Son texte s’inscrit avec sa couleur et sa forme singulières dans le vaste texte universel.

Pour moi, écrire-vivre-lire forment un tout, un seul verbe à l’intérieur duquel circule l’énergie. Il me semble que ma vision est essentiellement poétique, qu’elle se traduise en poème, nouvelle, roman, essai, théâtre. « Et tu vas écrire jusque quand ? », interrogent des écoliers. Aussi longtemps que je respirerai, j’espère.”

Colette Nys-Mazure
membre de l’association des Ecrivains croyants

Emmanuel Godo : Un prince

Pourquoi j’ai écrit ce livre

“J’ai parfois le sentiment que nous vivons dans une Babel effrayante qui nous renvoie de toutes parts une image très appauvrie de l’homme. Sans parler des fausses gloires, des paroles vaines, des mille et un visages du désenchantement qui se cachent si mal sous le rire glaçant de la dérision. Les hommes n’en finissent pas de pérorer et de se fermer aux idées les plus hautes – qui réclament un peu de ce silence dont parlait naguère Jean Grosjean dans son admirable Si peu (Bayard, 2001) et beaucoup de patience.

Contre ces sirènes désespérantes, le souvenir d’un homme, croisé au parc, et rayonnant d’une lumière de joie, s’est imposé à moi avec une douceur et une force que j’ai voulu rendre audibles par l’écriture. L’inconnu est venu à moi avec une majesté tranquille, il m’a manifesté une confiance qui m’a fait grandir en humanité. Il m’a ramené à la source première – celle où la mélancolie a les contours exacts de l’enthousiasme et où l’humilité se fait souveraine devant l’infini qui s’ouvre à elle de toutes parts.

godoCe livre est une célébration, un hommage à ce que l’homme peut donner de meilleur – habiter le présent sous le souffle fragile de l’éternel et témoigner qu’une vie humaine, non, décidément, ce n’est pas rien. Le livre est dédié à Sylvie Germain, Colette Nys-Mazure et Jean-Pierre Lemaire qui l’ont soutenu sans faille quand il n’était encore qu’une utopie vacillante.”

Emmanuel Godo

En résumé

Le texte se présente comme le portrait d’un inconnu, en forme de méditation ou de rêverie sur la joie dont il rayonne, une joie d’évidence, dont l’auteur essaie de comprendre la nature et la source. Le livre tente de faire entendre un écho de cette musique qui porte nos frères et nous porte vers eux quand, parfois, se déverrouillent nos peurs, quand une brèche se fait jour dans le capharnaüm de nos certitudes, de tout ce que nous inventons, avec une rage qui paraît inépuisable, pour ne pas nous acheminer vers notre semblable. Il fallait une phrase, une seule, pour tenter de faire tenir ensemble le passant, son contemplateur, le paysage et tout ce qui les lie dans l’invisible.

Extrait

“… et combien de fois sur un banc l’ai-je vu assis à côté d’une jeune fille, profils presque parallèles, lui un sourire de bienveillance, elle lancée dans une explication, comme elles font toutes à cet âge, primordiale, empressée, à perdre haleine, toute affaire cessante, et lui souriant à ce dire maladroit, le recevant comme une aubaine, un souffle inespéré, une bouffée de jeunesse et de vie, comme un sage qui n’aurait aucune sagesse à dispenser, un maître sans savoir, un prince sans autre royaume que ce dehors-là, donné à tous mais reçu par lui sans cette négligence qui est en passe de devenir notre seconde nature, et lui allant au-devant des autres…”

Un prince, Emmanuel Godo, préface de Jean-Pierre Lemaire, Desclée de Brouwer, collection « Littérature ouverte », septembre 2012, 96 pages, 9,90 €.