Vincent Morch – À la recherche du Dieu vivant

Pourquoi j’ai écrit ce livre :

Le sens de toute existence tient à la quête de la vie en plénitude. Ce que, tous, nous recherchons, c’est de nous sentir pleinement vivants.

Mais, immédiatement, des questions surgissent. Qu’est-ce qu’être pleinement vivant ? Comment se fait-il que nous n’ayons pas accès à cet état de façon spontanée ? Et, surtout, comment l’atteindre ?

Depuis que les êtres humains ont accédé à la conscience d’eux-mêmes, ils ont apporté à ces questions des réponses très variées. La culture occidentale contemporaine, comme toutes les autres, tente de répondre à ces interrogations. Comme toutes les autres, elle valorise tel ou tel aspect de l’existence, telle ou telle expérience, et les désigne comme des clés, ou des portes d’entrées, vers l’expérimentation de la vie absolue.

Néanmoins, à mon sens, deux grandes caractéristiques la distinguent : elle s’est détachée de tout référent transcendant et place son espérance dans les progrès des technologies.

Autrement dit, le salut ne peut que s’accomplir ici-bas, et il prend de plus en plus la forme d’une sacralisation absolue de la subjectivité. Comme un petit dieu aristotélicien, il s’agit de jouir de soi-même sans entrave, dans une pleine transparence de soi à soi. Tout ce qui peut venir troubler cette jouissance narcissique doit être, d’une manière ou d’une autre, congédié.

Quant au second point, il engendre désormais des comportements hautement contestables : les progrès des biotechnologies permettent désormais d’appliquer sur l’enfant à naître, dès le premier stade de sa conception, des grilles de lecture permettant de juger a priori ce que serait son « potentiel de bonheur » – de décréter s’il a, ou non, le droit de voir le jour.

Mais qu’en sait-on en réalité ?

Au nom de quoi s’arroger ce droit de vie et de mort ?

Car, au fond, la conception de la vie qui permet de trancher si radicalement le fil d’existences n’ayant pas même eu le temps de prendre forme reste largement non questionnée.

Plutôt que de me consacrer à une entreprise critique, j’ai préféré m’atteler à une tâche qui me paraissait beaucoup plus belle, et plus constructive : m’interroger sur la manière dont la tradition judéo-chrétienne conçoit la vie du Dieu qu’elle révère, ce Dieu qu’elle désigne régulièrement comme le « Dieu vivant ». Car s’interroger sur la manière dont ce Dieu est vivant, c’est s’interroger sur la vie que, selon cette tradition religieuse, nous sommes tous appelés à partager – une vie qui accomplit notre dimension relationnelle.

Extrait :

La source de notre personne n’est pas en nous-mêmes : elle est dans ce regard d’amour que rien ne peut rebuter, dégoûter ou décourager. Fonder l’universalité de la réalité personnelle des humains ne réside donc pas dans la simple croyance que tout être humain est une personne – car il est en effet, dans certains cas, bien difficile de le croire – mais dans la croyance que quelqu’un portera toujours sur lui un regard d’amour inaltérable. S’ancrer dans cette croyance fait que si nous pouvons douter que tel ou tel est une personne, nous ne doutons pas qu’un autre que nous le (re)suscite en permanence ainsi. Cet « Autre » constitue le principe et la source de tout « être en relation », quand bien même il n’aurait jamais pu articuler la moindre parole, ou conçu la moindre pensée.

Éditions Salvator, Août 2018

Vincent Morch, Exclus. Aux marges et aux confins

Couverture Exclus

Pourquoi j’ai écrit ce livre

Qu’est-ce qui rend notre monde vivable ? Qu’est-ce qui nous donne accès réellement à la vie la plus pure ? La plus haute ? Telles sont, sous une forme courte et légère, les questions que j’ai voulu effleurer dans cet opuscule.

M’inspirant d’un texte de l’Antiquité, le drolatique Éloge de la calvitie, de Synésios de Cyrène (fin du IVe-début du Ve siècle de notre ère), je me suis donc, moi aussi, lancé dans le genre de l’éloge paradoxal, celui de la marginalité.

S’il me fallait, pour cela, d’abord critiquer les pseudo-rebelles et pseudo-marginaux qui pullulent dans les sphères culturelles et médiatiques, ce n’était pas là le cœur de mon propos. Il me fallait m’intéresser aux vrais marginaux, à ceux qui vivent réellement aux frontières de notre monde, et non à ceux qui en occupent bruyamment le centre. En m’intéressant à ces marges, je me suis rendu compte qu’on pouvait les assimiler au sacré, à ces lieux, à ces choses, à ces êtres qui sont ici tout en étant d’ailleurs – à ces lieux, à ces choses, à ces êtres qui témoignent d’un ailleurs tout en étant ici. L’ambiguïté de leur situation est comme la porte ouverte sur ce qui est plus grand que l’homme, sur un absolu qui lui-même peut devenir source d’enthousiasme ou de la tragédie – mais, qui toujours, nous arrache à la condition ordinaire des mortels, et nous ouvre les secrets les plus profonds de la vie.

C’est par les marges, en d’autres termes, que paradoxalement nous devenons humains.


Extrait

Le no man’s land du sacré est peuplé d’une foule d’hommes et de femmes en lesquels a été discernée la marque de forces supérieures à l’humain. Reconnus comme des « aliénés », comme des altérés, comme des êtres marqués dans leur chair par l’action des puissances occultées du réel, ils sont irrémédiablement mis à part, que ce soit pour être vénérés comme des dieux (à l’instar des pharaons d’Égypte) ou pour être éliminés de la surface de la terre (comme les hermaphrodites Romains). L’expression de no man’s land se justifie alors aussi en ce sens que ces individus ne sont pas considérés comme pleinement, véritablement humains. Le sacré, cette zone de pénombre propice aux métamorphoses, est à la fois un lieu où se concrétise l’aspiration vers la plénitude divine (prophètes, héros) et la déchéance vers l’animalité brute et vers le chaos. Ceux qui y sont assignés sont ou bien supérieurs, ou bien inférieurs à la condition humaine ordinaire, mais en aucun cas ne lui sont réductibles.

Éditions Belles Lettres,  collection IBI, 13 février 2017

Auteur :Exit. Exclus et marginaux en Grèce et à Rome (Les Belles Lettres, “Signets”, 2012) et de Petit éloge de la vérité (Salvator, 2015).