Catherine Chalier. Lire la Torah

Pourquoi j’ai écrit ce livre ?
Depuis longtemps déjà je suis sensible au péril des lectures fondamentalistes des livres saints et j’ai remarqué que, très souvent, l’unique réponse à ces lectures se situait dans le champ de la science.  Interpréter ces livres avec les outils critiques de l’histoire, de l’archéologie etc. semblant suffisant pour contrer ces lectures qui présupposent que le passé – largement mythifié – doit être le seul guide pour les croyants.  Ce dilemme est très réducteur : faut-il mortifier la vie, la vie créatrice, au nom d’un passé consigné dans un livre censé nous dicter notre conduite ? Ou faut-il congédier ce livre au nom de la science ?  J’ai cherché, en référence à la tradition juive, à analyser une autre voie : une lecture spirituelle qui tente de répondre à la question de savoir ce qu’est le livre pour nous, aujourd’hui,  et  qui invite au renouvellement  de sens des versets grâce aux questions qu’hommes et femmes sont impérativement conviés à leur poser au cours d’un voyage qui dure toute la vie.

 

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Extrait.
 « Dans  un  de  ses  profonds  apologues,  R. Nahman  de  Bratzlav  raconte  qu’un roi  demande  à  son  fils  de  hisser  un  rocher  immense  qui se  trouve  dans  la  cour  jusqu’au  premier étage  du  palais.  Le  fils tente  de  le  faire  mais  le  rocher  a  de telles  proportions  qu’il  est impossible  de  le faire  bouger,  même  avec  l’aide  d’autres personnes,  de  chevaux  et  de divers  leviers.  Le  prince  essaye  de nombreuses  fois  mais  à  la  fin, désespéré,  il  y  renonce.  Quand  le  roi  veut  savoir  pourquoi  il  n’a  pas  accompli  son  devoir,  le  fils  lui  répond  avec affliction  que c’est  impossible.  Le  roi  lui répond  alors :  ‘mais comment  pouvais-tu  croire  que  je  te demandais  l’impossible ?  Tu  aurais  dû  réfléchir,  t’ai-je  demandé  de  transporter  le  rocher  dans  son  entièreté ?  Si  tu  avais  pris  un  marteau pour  découper  des  petits  morceaux  de  ce rocher,  peu  à  peu  tu  aurais réussi  à  accomplir  ta  tâche’.
Le  rocher  lourd  et  pesant, explique  alors  R.Nahman,  n’est  autre  que  notre « cœur de  pierre »  (Ez 11, 19) qu’il  s’agit  pourtant  d’élever  vers  le  Roi  grâce  au  marteau  qu’est  la  langue  (haLachon)  qui,  chaque  jour, nous  permet  de  nous  entretenir  un  peu  avec  Lui.  Notre  langue  permet  de  sculpter  notre  cœur  et  de  donner  de  l’élan  à  notre  âme (nechama).  Notre  cœur  de  pierre  se  brisera  morceau  par  morceau  si  nous  nous  entretenons,  ne serait-ce  qu’un peu,  quotidiennement  avec  l’Eternel.  Fragment  par  fragment  nous  parviendrons  à  l’élever  vers  Lui.
Mais  cette  image  du  marteau  qui  fait  voler  le  rocher  en  éclats,  évoque  aussi  le  verset de  Jérémie (23, 29) :  « est-ce que ma  parole  ne  ressemble  pas au  feu  et  au  marteau qui  fait  voler  en  éclats  le rocher ? » ,  et  il  lui  donne  une  tonalité particulière.  Nul  ne  peut  faire  bouger dans  son  entiereté  le  rocher  auquel  ressemble  un  texte  non  interprété  et  le  transposer  dans  le  palais  du  Roi pour  le  hausser  et  se  hausser avec  lui  (le  fondamentaliste  le  croit  et  il  s’imagine  se   trouver déjà  dans  le  palais  et  jouir  de  toutes  les  prérogatives  d’un  prince) ;  mais  nul  ne  doit  se  contenter  de  fragmenter  ce  rocher  en  une  poussière  de  petits  morceaux  puis  de  les  abandonner dans  la  cour  comme  autant  de  vestiges d’un  travail  fait  par  des  hommes  du  passé  dans tel  ou  tel  dessein  (études  critiques). D’après  cette  parabole  en  effet,  il faudrait s’exercer  quotidiennement  à  user  de  son  marteau  (la  langue  qui  interroge  les  versets)  afin  de  fragmenter ce  rocher  et  de  transporter  soi-même  peu  à  peu  ces  petits  morceaux  dans le  palais,  c’est-à-dire  de  les  élever  et  de  s’élever  avec  eux  vers  Celui  qui  espère  notre  interprétation.  Le  texte  n’a-t-il  pas  bien  souvent  la  compacité  de  la  pierre  au  point de  paraître  d’une  lourdeur  trop  imposante,  et  encombrante  de  surcroît,  quand  l’œuvre  de l’interprétation  se  rétracte  ou  disparaît ? Seul  un  être  animé  du  désir  de  faire  bouger  un  tant  soit  peu  le  rocher,  grâce  à  la  langue  (haLachon) qui  l’habite,  découvre  des  significations  nouvelles  dans  un  texte  qui  n’est  pas  compacité  mais  densité  infinie. »

Catherine Chalier, Lire la Torah, Seuil

 

Ecriture et foi : un dossier de La Documentation catholique

Dans son numéro estival daté du 1er août 2010, la revue bimensuelle de La Documentation catholique consacre un large dossier à “La littérature, expérience spirituelle”. Le magazine dirigé par le père Jean-François Petit, assomptionniste, publie notamment le discours de Catherine Chalier, prononcé à l’Hôtel de ville de Paris le 14 avril 2010 à l’occasion de la remise du Prix des Ecrivains croyants, catégorie essai, qui distingue son oeuvre et tout particulièrement son dernier livre La nuit, le jour, au diapason de la création (Seuil, 2010).

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Plusieurs contributions sont réunies dans ce dossier. “A bien des endroits, littérature et spiritualité se croisent : même attention à la vie, même souci de l’expérience, même recours à l’écriture, même sensibilité à la transcendance, annonce le préliminaire. (…) Les écrivains nous interrogent sur notre propre rapport au langage, à la vie, aux Ecritures. Souvent, ils ne partent pas d’une confession de foi pour rejoindre la vie mais ils accordent une grande place à l’expérience, comprise comme relation réfléchie au réel, reprise et consciente, pour ouvrir à la foi. Avec eux, le langage prend un statut majeur : il est le lieu de la révélation de la Vie.”

Le texte d’une conférence donnée par Franck Damour rappelle l’oeuvre d’Olivier Clément, théologien et président fondateur de l’association des Ecrivains croyants : “L’oeuvre d’Olivier Clément est une oeuvre de service : une écriture au service de l’Eglise et de son unité ; exploratrice des signes des temps pour servir ses contemporains.” Le dossier comprend encore un entretien avec Mgr Jean-Claude Boulanger, évêque de Bayeux-Lisieux et auteur de plusieurs ouvrages, dont La prière d’abandon. Un chemin de confiance avec Charles de Foucauld (DDB, 2010) , ainsi qu’une contribution de l’écrivain Alina Reyes, à propos de la prière et de la méditation : “Quelle métamorphose, passant par quel travail, déchirement, retrait, mort – et à partir de cette mort, quel travail encore pour se recréer, se déployer, volant, plein de beauté et de lumière désormais, plutôt que terne et rampant ! Ce travail, c’est une réécriture de soi.”

Un dossier qui participe à la réflexion sur les lien intimes entre foi et littérature, quête spirituelle et écriture.

La Documentation catholique, dossier “Littérature et expérience spirituelle, l’art d’écrire comme chemin de foi”, n° 2451, 1er-15 août 2010.

Catherine Chalier : “L’alliance entre la nuit et le jour”

Voici quelques extraits de l’intervention de Catherine Chalier lors de la remise du Prix des Ecrivains croyants, le 14 avril 2010, dans les salons de l’hôtel de ville de Paris.

Catherine Chalier“La  confiance  qui  anime  des  juifs,  des  chrétiens  et  des  musulmans  ne  peut  se  reconnaître  ni  dans  ce  positivisme  ni  dans  ces  contrefaçons  militantes. Cette  confiance  vient  à  l’esprit,  telle  une   infime  et  invincible  intuition  –  à  vérifier  par  sa  vie  propre  –  de  façon  toujours  énigmatique et  surprenante, même s’il faut  aussi  que  nous  nous  rendions  disponibles  pour  elle.  C’est  l’intuition,  puisée  au  clair-obscur  de  soi-même  et  rendue  signifiante  par  ces  Livres,  qu’une  parole  bonne,  une  bénédiction,  est  à  l’œuvre  dans  la  création,  ici  et  maintenant,  malgré  tous  les  démentis  cruels  et  la  souffrance  de  tant  d’hommes.  Or  cette  parole  attend  de  nous  une  réponse,  elle  espère  de  nous  quelque  chose.  Elle n’a  pas  par  elle-même,  du  moins  me  semble-t-il,  la  puissance  de  s’imposer  et  de  se  manifester  à  nous  au  gré  de  nos  besoins  ou  de  notre  attente,  mais  elle  nous demande. (…)

L’ordre  des  noms,  La  nuit,  le  jour,  est  fidèle  à  la  façon  juive  de  penser  la  journée :  celle-ci  commence  le  soir,  traverse  la  nuit  comme  une  promesse  de  lumière  et  atteint  ensuite  le  plein  jour.  Le  judaïsme estime  ainsi  que  sa  confiance  est  inscrite  au  plus  secret  du  cosmos,  malgré  les  menaces  du  tohu  vabohu originel  qui,  partout,  dans  notre  vie  psychique  et  spirituelle,  dans  la  nature  et  dans  l’histoire,  tente  de  s’infiltrer  dans  la  nuit  et  le  jour  pour en  troubler  l’alliance  et  ridiculiser  notre  soif  d’espoir.  Dans  ce  livre,  j’essaie  de  réfléchir  à  l’usage  imagé  que  nous  faisons  de  ces  noms,  la  nuit,  le  jour,  quand  nous  les  associons  à  certaines  de  nos  expériences  spirituelles,  existentielles  ou  historiques. Philosophes,  mystiques,  poètes  et  peintres  sollicités  en  portent  témoignage,  et  il  est  pour  moi  particulièrement  important  de  noter  que,  même  lorsqu’ils  ne  se  réclament  explicitement  d’aucun  Livre  qui  le  leur  aurait  appris,  ils  cèdent  rarement  sur  la  nécessité  de  l’alliance  entre  la  nuit  et  le  jour. (…)

L’alliance  entre  la  nuit  et  le  jour  demeure  donc  au  cœur  de  notre  finitude  notre  bien  le  plus  précieux,  celui  sur  lequel  il  convient  de  veiller  surtout  par  temps  de  violences  incessantes  et  de  haute  précarité  spirituelle.”

Catherine Chalier

La nuit, le jour, au diapason de la création, Catherine Chalier, Seuil, 2009.

La nuit, le jour, au diapason de la création

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« Même quand, pour soi, la nuit côtoie les ténèbres, le jour revient toujours, il quitte l’immensité obscure et de lève, comme si, après s’être nourri d’elle, reposé en elle, jusqu’à se distraire complètement de sa tâche auprès des vivants, il était prêt désormais à se lever pour les éclairer encore. Cette alternance conditionne la vie, en particulier la vie humaine qui ne peut supporter l’exposition à la plénitude d’un jour privé d’intermittence sans encourir de terribles ravages. Obscurité et clarté sont vitales. Mais c’est bien la pensée que la nuit porte la promesse du jour qui ne cesse de donner et de redonner son dynamisme aux hommes et, parfois en tous cas, de les consoler au terme de leurs jours. Il arrive en effet que celui qui s’en va définitivement dans sa nuit, « rassasié de jours », selon l’expression biblique, s’en remette à d’autres, aux générations nouvelles, pour qu’elles au moins continuent à jouir du jour et de sa clarté et y accomplissent leurs tâches. Cette pensée, rassurante et simple, peut se prévaloir du constat sensible que, malgré la mort des individus, la vie – qui n’appartient ni aux uns ni aux autres – continue. »

Extrait de La Nuit, le jour, page 201, Catherine Chalier, Prix des Ecrivains croyants 2010

Remise du Prix des Ecrivains croyants

La remise du Prix des Ecrivains croyants 2010 aux deux lauréats s’est déroulée dans le salon Jean-Paul Laurens de  l’Hôtel de ville de Paris le mercredi 14 avril, en présence des autorités religieuses, des éditeurs, journalistes et écrivains qui avaient répondu à l’invitation de l’Association des Ecrivains croyants d’expression française.

Le président de l’association, Christophe Henning, a rappelé les réalisations et les projets de l’association avant que soit organisée la remise du prix proprement dite, couronnant Catherine Chalier en catégorie “essai” pour La nuit, le jour, au diapason de la création (Le Seuil) et Frédéric Brun en catégorie “littérature” pour Une prière pour Nacha (Stock).

Des extraits des deux ouvrages furent lus par Colette Nys-Mazure et Paule Amblard, écrivains membres de l’association. A l’issue des discours, deux collages de frère Ghislain, artiste et frère de Taizé, furent remis à Catherine Chalier et Frédéric Brun.

extraits des discours dans un prochain post.

photos ©Félicie Danel