COMMENT FAIRE FACE ? CATHERINE CHALIER, invitée sur France Culture

Comment faire face ? ‌ est une série radiophonique avec des philosophes et autres créateurs à propos de la question que posait Emmanuel Levinas  dans  “Totalité et Infini” : “l’infini doit permettre de sortir hors de la totalité, de lutter contre. Alors pourquoi la totalité est-elle dangereuse ? Quel est cet infini qui peut nous en sauver ? Dieu ? Autrui ?”

La philosophe Catherine Chalier (membre du jury Ecritures & Spiritualités), grande lectrice de Lévinas commente ce texte et notamment le rapport à Dieu. Pour elle, le mouvement chez Levinas serait le suivant :
“en admettant que j’ai (ce qu’il récuse) le désir de Dieu, le désir de l’infini, la nostalgie de Dieu, que mon désir vit cet infini directement, il dit que cela n’aboutit jamais parce que Dieu ne me comble jamais de bien mais m’oblige au bien, meilleur que tous les biens à recevoir. C’est-à-dire que ce mouvement qui directement visait l’infini est détourné de cette fin qu’il visait vers les créatures humaines. C’est parmi les hommes que se joue ce désir de l’infini, et nulle part ailleurs…” 

Pour écouter cet entretien passionnant, rendez-vous sur Les chemins de la philosophie (France culture) :  http://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/comment-faire-face-levinas-34-y-a-t-il-une-fin-a-linfini

Catherine Chalier – Découvrir la gratitude au risque de l’asymétrie

Le mot de l’auteur :

Dire merci va-t-il de soi ? Nos sociétés soucieuses de réciprocité, d’égalité, de comparaison incessante, et animées d’un vif désir de ne rien devoir à quiconque, rendent la réponse incertaine. Beaucoup de gens prennent aussi argument de la souffrance – bien réelle – qui prévaut si souvent pour remplacer la gratitude par la plainte et les revendications. Faudrait-il donc réserver le mot « merci » aux instants heureux de nos vies, ou à ceux où nous recevons ce que nous croyons mériter ? Ce serait une approche fausse de la signification de la gratitude car elle n’a rien à voir avec l’économie du calcul et de la rétribution. Elle demande de faire l’épreuve d’une asymétrie irréductible à une supériorité de l’un sur l’autre, une asymétrie à la source même de nos vies. La Bible en atteste la venue à l’esprit par la bénédiction originelle sur la création – bonne – en dépit de toutes les forces néfastes, et d’abord en nous-mêmes, qui s’acharnent à le nier ou à l’oublier et à le faire disparaître de nos rapports les uns envers les autres, comme envers tous les vivants. Pourtant cette bénédiction, ce « oui » originel, n’est jamais repris, aussi puissant soit le mal il ne peut l’éradiquer et il arrive que nous le retrouvions dans nos vies. Tel est le temps de la gratitude.

Ce temps passe par l’épreuve de l’asymétrie au cœur de nos vies : comment aimer sans réciprocité ? Comment prier un Dieu qui se tait ? La gratitude, comme l’espérance, passe pourtant par un horizon de sens qui ne dépend pas de la réciprocité ou de la satisfaction. Cet horizon fait découvrir en soi-même la trace immémoriale de cette bénédiction première, et sans oublier les tragédies du monde, cette trace ouvre nos lèvres afin que nous signifiions à autrui la primauté de sa vie sur une création qui l’excède.

Extrait :

« Qu’une personne puisse donc découvrir, dire et transmettre comment le souffle du « oui » créateur passe en elle, en cet instant qui ne reviendra jamais, de façon unique et insubstituable, ne dépend en effet pas de ce qu’autrui fasse ou pas la même découverte et lui permette ou pas d’en profiter à son tour. Peut-être le fera-t-il, mais cela ne compte pas. Ce don n’est pas soumis à l’impératif de réciprocité mais à celui d’une œuvre à accomplir, une œuvre sans contrepartie. Les tragédies privées et collectives, si sombres et si récurrentes, n’interdisent pas cette gratitude face au dévoilement en soi-même de la richesse inépuisée de notre part de manne et de notre capacité, grâce à elle, d’en faire bénéficier d’autres créatures qui nous remercieront ou pas. Ces tragédies, mais aussi la banalité des souffrances quotidiennes, appellent chaque jour de nouveau, avec fièvre et angoisse souvent, à chercher et à découvrir les ressources que chacun porte en soi – sa part de manne – ressources qui s’alimentent au« oui » créateur et qui transforment ces ressources en  offrande de gratitude. Mais, quoi qu’il en soit du destinataire ultime (Dieu ? la vie ?) de cette montée en gratitude, elle passe nécessairement par l’attention portée à autrui. Levinas écrit : « D’où me vient ce choc quand je passe indifférent sous le regard d’Autrui ? La relation avec Autrui, me met en question, me vide de moi-même et ne cesse de me vider en me découvrant des ressources toujours nouvelles. Je ne me savais pas si riche, mais je n’ai plus le droit de rien garder ».

Bayard, 2020.

Catherine Chalier:” Rabbi Mordechaï Joseph Leiner – La liberté hassidique”

Le mot de l’auteur :

Dans la série consacrée par les Éditions Arfuyen à la spiritualité hassidique, je présente la pensée d’un rabbin de nos jours encore très étudié en Israël pour son originalité. S’il cherche en effet, comme tant d’autres, à penser et à décrire comment l’âme humaine peut parvenir à se réconcilier avec la source divine – tâche essentielle pour lutter contre la violence du monde –  il le fait de façon singulière. Il met ainsi en question la croyance commune au libre-arbitre en expliquant qu’elle ne vaut que pour un monde dont Dieu est absent. Le philosophe Spinoza considérait déjà le sentiment de jouir d’un libre-arbitre comme une illusion et il confiait à la raison le soin de dissiper ce mirage. R. Leiner confie quant à lui cette tâche à une vie au diapason de ce que demande la Torah et aux instants personnels d’illumination. La vraie liberté consisterait à s’unir de cette façon à la force divine et à la faire sienne par amour. Recevoir la Torah, ce serait découvrir pas à pas une telle vérité.

Au cœur d’un monde où le vertige du mal saisit quiconque est doué d’un peu de conscience, et où tant d’enseignements de la Torah sont contredits, beaucoup en concluent à l’absence de Dieu.  R. Leiner ne le nie pas mais certaines personnes, dit-il aussi, s’ouvrent encore à Dieu et elles perçoivent alors le monde autrement. Non pour le fuir au plus vite et s’approcher de la lumière qu’elles entrevoient en l’abandonnant à ses turpitudes, mais pour le transformer, envers et contre tout, en une demeure pour Dieu ici-bas. Projet hassidique par excellence, projet qui ne nécessite aucune arme sauf celle de la prière et de l’étude.

Extrait :

 « Vous serez saints car Je suis saint, moi l’Eternel votre Dieu » (Lv 19, 2).

« Ce langage est celui d’une invitation, l’Eternel attire l’attention des enfants d’Israël afin qu’ils se sachent invités à se sanctifier et qu’ils soient toujours prêts à ce que le Saint, béni soit-Il, les sauve et éclaire leurs yeux par des paroles de Torah, ‘car Je suis Saint ’. Cela signifie que l’Eternel leur dit qu’il ne cessera jamais de les inviter et qu’en retour Israël doit se savoir invité et se tenir prêt pour accueillir le Saint, sans se faire du souci pour les choses de ce monde-ci. Ainsi que le dit le proverbe,  «la bonté et la vérité ne te quitteront jamais » (Pr 3, 3). Il n’est pas dit en effet « que tu ne les quittes pas ». L’être humain (haAdam) doit toujours se tenir devant le Saint, béni soit-Il, en espérant qu’Il éclaire ses yeux pour qu’il perçoive l’influx de la bonté de Sa vérité. Cette bonté-là est éternelle. Elle atteint l’être humain qui aspire à elle, elle ne quitte jamais celui qui désire que les paroles de la Torah soient inscrites dans son cœur (bélivo). Il faut donc prendre grand soin à ne pas tourner le dos à l’Eternel et à se tenir debout face-à-face avec Lui ». (Méi haChiloah, Les eaux de Siloé, t.1, p.76)

Arfuyen, 2020.

Catherine Chalier – Pureté, impureté. Une mise à l’épreuve

Le mot de l’auteur :

Les sociétés modernes font usage des vocables de pureté et d’impureté dans un registre moral, juridique et politique mais elles méconnaissent souvent leur signification rituelle et spirituelle. Or celle-ci, présente dans toutes les cultures, est fondamentale à penser. Ainsi, pour le Judaïsme, l’impureté correspond aux forces qui, en nous, autour de nous, pactisent avec la mort et les rites de purification doivent nous rendre accès à celles qui nous vivifient. Dans ce livre j’analyse le sens des lois rituelles et des lois morales en expliquant pourquoi les secondes ne peuvent pas faire fi des premières sans dommage. Mais les modernes ont largement oublié cela et ils usent du vocabulaire de la pureté et de l’impureté essentiellement sur un plan moral et politique. Certains estiment que seuls valent les mélanges (symbiose, métissage etc.) et ils critiquent la pureté comme une menace intolérante et violente. Mais n’oublient-ils pas que les mélanges peuvent aussi être destructeurs ? Inversement, ceux qui défendent une pureté exempte de tout mélange pactisent avec le fanatisme (épuration ethnique par exemple). L’histoire donne maints exemples de ces dangers terribles.  Dès lors je plaide la cause d’une « autre pureté », une pureté qui renouerait avec la thèse initiale du livre, à savoir une pureté qui veillerait sur la prédominance des forces de la vie sur les forces qui nous entraînent vers la mort. Pureté que l’on peut trouver dans les mélanges créateurs, mais aussi chez tous ceux qui, malgré l’impureté qui prévaut, maintiennent leur attention sur le qui-vive pour l’œuvre de la création.

Extrait :

Les mélanges ne font pas nécessairement régresser vers le tohu-bohu et l’harmonie qu’ils manifestent parfois n’efface pas les singularités. Parlant de la pureté du son des cloches de Notre-Dame, Victor Hugo écrit : « D’abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin. Puis, peu à peu, en grossissant, elles se fondent, elles se mêlent, elles s’effacent l’une dans l’autre, elles s’amalgament dans un magnifique concert. Ce n’est plus qu’une masse de vibrations sonores qui se dégagent des innombrables clochers (…) Cependant cette masse d’harmonie n’est point un chaos. Si grosse et si profonde qu’elle soit, elle n’a point perdu sa transparence ; vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s’échappe des sonneries… » ([1]). L’accès à la pureté de cette beauté là, au cœur d’un mélange donc, est-elle un « pur » leurre sur le plan humain ? Beaucoup le pensent en effet, arguments de fait à l’appui. Dans les âpres conflits qui ne cessent d’opposer les humains entre eux, on a recours en effet le plus souvent aux mélanges de forces accusatrices les unes des autres, afin de brouiller toutes les distinctions, de rendre inaudibles les paroles qui tentent de les énoncer et d’éviter de réfléchir à ce qu’elles mettent en évidence, bien plutôt qu’on ne cherche à donner consistance à cette pureté du mélange évoquée par Hugo. Mélange de forces qui ne s’annihilent pas les unes les autres mais dont chacune grandit grâce à l’autre, en écoutant les autres. Par contre, dès lors que les mélanges sont habités par des forces impures auxquelles on laisse libre cours – mélanges dont la haine scande les imprécations – les mots finissent par se fondre dans un magma qui ne permet plus de percevoir la moindre singularité, magma qui ne peut manquer de provoquer des violences terribles qui ne seront plus seulement verbales tant il est vrai que nul ne peut vivre dans le magma. Certains en meurent donc tandis que d’autres font mourir et, dans les deux cas l’impureté triomphe donc. 

[1] Notre-Dame de Paris, 1482, Paris (1831), Paris, Gallimard, Folio Classique, 2009, p.232.

Bayard, 2019.


Catherine Chalier – Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926). L’espoir hassidique.

Le mot de l’auteur : 

Souvent connu grâce aux récits rapportés par Martin Buber ou réduit à ses éléments les plus populaires  – la danse, la musique –  le courant spirituel juif qu’est le hassidisme reste encore largement  à découvrir. A la suite de précédents ouvrages dans la même série, le volume sur Rabbi Chmuel Bornstein propose une traduction de certains passages de son immense œuvre de commentateur de la Torah. L’étude qui précède cette traduction donne quelques clés pour mieux comprendre l’enjeu spirituel de ce commentaire. On y découvre ainsi le sens du Chabbat, si  central pour cette spiritualité, ou encore comment le Tabernacle matériel a son répondant dans l’intériorité humaine. Mais Rabbi Chmuel Bornstein insiste aussi beaucoup sur le « mauvais penchant » à  combattre en soi-même, nous montrant combien la question du mal est prise beaucoup plus au sérieux par les grands spirituels que par les philosophes. Le désespoir est pour lui « la pire des choses » et il n’a de cesse d’enseigner comment déjouer ses ruses qui sont très profondes. La victoire de ce « penchant » consistant à nous convaincre que notre monde, ce qu’il appelle l’En-Bas, n’a aucune ouverture sur ce qu’il appelle l’En-Haut.

Extrait :

               L’En-Haut et l’En-Bas, ce thème tant médité par les Cabalistes et par d’autres penseurs du hassidisme, se trouve sans cesse revivifié chez R. Chmuel Bornstein. Il cherche en effet toujours à unir, à réconcilier, à opérer des synthèses, parfois déconcertantes d’ailleurs.  L’emprise catastrophique du mal sur les psychismes, sur les vies et sur les mondes se manifeste pour lui dans la séparation de ce qui a pour vocation à rester ou à devenir unis et, inversement, dans la confusion entre des réalités qui doivent demeurer séparées. Dans sa perspective œuvrer à l’union – du corps avec l’esprit, de la terre avec les cieux etc. – ne peut se faire sans lutter corrélativement contre les unions néfastes – vouloir que le corps régisse l’esprit, que la terre prenne le pas sur les cieux, que la mort mette son emprise sur les vies dès maintenant etc. Mais rien n’est acquis une fois pour toutes : la vie humaine est aussi une lutte constante sur ces deux plans indissociables.

               C’est la vocation d’Adam d’unir les mondes, celui de l’En-Haut et celui de l’En-Bas, c’est-à-dire d’accueillir le premier dans le second et de faire monter le second vers le premier. Cela commence très concrètement par l’hospitalité donnée à ceux qui passent, par la place faite en soi-même, au cœur de ses biens et de ses pensées, à ceux qui, sans le savoir, portent sur eux le visage de la Présence divine (Chekhina). Si l’être humain est issu du monde en ce sens qu’il récapitule en lui tous les éléments qui le constituent, il se trouve aussi  face à lui par sa forme et il y joue un rôle central de passeur : du Haut vers le Bas et du Bas vers le Haut.

Éditions Arfuyen, 2019

Catherine Chalier – Mémoire et Pardon

Pourquoi j’ai écrit ce livre : 

J’ai écrit ce livre en pensant combien la mémoire humaine est habitée par des souvenirs, des paroles et des affects contradictoires: des souvenirs de libération personnelle ou collective, célébrés avec joie, mais aussi des souvenirs de souffrances et de deuil qui semblent devoir annihiler les premiers ou, à tout le moins, en fragiliser l’élan et l’expression. Mon fil conducteur commence par une réflexion sur les enfants des hébreux nés au désert, ils portent le souvenir de la sortie d’Egypte, transmis par leurs parents mais aussi le traumatisme de les avoir vus mourir au désert. C’est là, à mon sens, un symbole propre à la condition humaine. J’explique pourquoi il est demandé d’être contemporain de la sortie d’Egypte mais uniquement de se souvenir des désastres advenus et j’explore les processus de réparation que cela rend possible, sur le plan psychique, spirituel et historique en me demandant si les œuvres du pardon y trouvent leur place.

Extraits :

Le pardon donné vise essentiellement à desserrer l’emprise de la haine ou du ressentiment sur les personnes, sur les peuples ou encore tout simplement sur soi-même. Une telle entreprise reste toujours à haut risque et elle n’est pas inconditionnelle, contrairement à ce que certains penseurs affirment. C’est donc à mesurer ce risque et ces conditions qu’il faut aussi s’affronter de façon précise en prenant en compte la discordance des mémoires au plan individuel et collectif. Les paradoxes du pardon sont nombreux et aucune institution – religieuse ou politique – ne peut décréter qu’ils doivent être levés une fois pour toute sous prétexte d’un avenir délesté de la charge des souffrances. Animosité, colère et rancœur ; sentiment d’humiliation, chagrin, et mélancolie, ne disparaissent jamais par décret ou par intimidation. Pourtant, malgré ce constat, ne faut-il pas penser comment un certain pardon, lié à un travail de vérité au cœur de conflits si aigus qu’ils semblent ne devoir jamais finir autrement que par un désastre, pourrait œuvrer à l’avènement d’un peu d’apaisement entre les personnes et entre les peuples, en particulier sur la terre considérée comme promise ?

Éd. François Bourin, Janvier 2018