Catherine Chalier – Pureté, impureté. Une mise à l’épreuve

Le mot de l’auteur :

Les sociétés modernes font usage des vocables de pureté et d’impureté dans un registre moral, juridique et politique mais elles méconnaissent souvent leur signification rituelle et spirituelle. Or celle-ci, présente dans toutes les cultures, est fondamentale à penser. Ainsi, pour le Judaïsme, l’impureté correspond aux forces qui, en nous, autour de nous, pactisent avec la mort et les rites de purification doivent nous rendre accès à celles qui nous vivifient. Dans ce livre j’analyse le sens des lois rituelles et des lois morales en expliquant pourquoi les secondes ne peuvent pas faire fi des premières sans dommage. Mais les modernes ont largement oublié cela et ils usent du vocabulaire de la pureté et de l’impureté essentiellement sur un plan moral et politique. Certains estiment que seuls valent les mélanges (symbiose, métissage etc.) et ils critiquent la pureté comme une menace intolérante et violente. Mais n’oublient-ils pas que les mélanges peuvent aussi être destructeurs ? Inversement, ceux qui défendent une pureté exempte de tout mélange pactisent avec le fanatisme (épuration ethnique par exemple). L’histoire donne maints exemples de ces dangers terribles.  Dès lors je plaide la cause d’une « autre pureté », une pureté qui renouerait avec la thèse initiale du livre, à savoir une pureté qui veillerait sur la prédominance des forces de la vie sur les forces qui nous entraînent vers la mort. Pureté que l’on peut trouver dans les mélanges créateurs, mais aussi chez tous ceux qui, malgré l’impureté qui prévaut, maintiennent leur attention sur le qui-vive pour l’œuvre de la création.

Extrait :

Les mélanges ne font pas nécessairement régresser vers le tohu-bohu et l’harmonie qu’ils manifestent parfois n’efface pas les singularités. Parlant de la pureté du son des cloches de Notre-Dame, Victor Hugo écrit : « D’abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin. Puis, peu à peu, en grossissant, elles se fondent, elles se mêlent, elles s’effacent l’une dans l’autre, elles s’amalgament dans un magnifique concert. Ce n’est plus qu’une masse de vibrations sonores qui se dégagent des innombrables clochers (…) Cependant cette masse d’harmonie n’est point un chaos. Si grosse et si profonde qu’elle soit, elle n’a point perdu sa transparence ; vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s’échappe des sonneries… » ([1]). L’accès à la pureté de cette beauté là, au cœur d’un mélange donc, est-elle un « pur » leurre sur le plan humain ? Beaucoup le pensent en effet, arguments de fait à l’appui. Dans les âpres conflits qui ne cessent d’opposer les humains entre eux, on a recours en effet le plus souvent aux mélanges de forces accusatrices les unes des autres, afin de brouiller toutes les distinctions, de rendre inaudibles les paroles qui tentent de les énoncer et d’éviter de réfléchir à ce qu’elles mettent en évidence, bien plutôt qu’on ne cherche à donner consistance à cette pureté du mélange évoquée par Hugo. Mélange de forces qui ne s’annihilent pas les unes les autres mais dont chacune grandit grâce à l’autre, en écoutant les autres. Par contre, dès lors que les mélanges sont habités par des forces impures auxquelles on laisse libre cours – mélanges dont la haine scande les imprécations – les mots finissent par se fondre dans un magma qui ne permet plus de percevoir la moindre singularité, magma qui ne peut manquer de provoquer des violences terribles qui ne seront plus seulement verbales tant il est vrai que nul ne peut vivre dans le magma. Certains en meurent donc tandis que d’autres font mourir et, dans les deux cas l’impureté triomphe donc. 

[1] Notre-Dame de Paris, 1482, Paris (1831), Paris, Gallimard, Folio Classique, 2009, p.232.

Bayard, 2019.


Catherine Chalier – Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926). L’espoir hassidique.

Le mot de l’auteur : 

Souvent connu grâce aux récits rapportés par Martin Buber ou réduit à ses éléments les plus populaires  – la danse, la musique –  le courant spirituel juif qu’est le hassidisme reste encore largement  à découvrir. A la suite de précédents ouvrages dans la même série, le volume sur Rabbi Chmuel Bornstein propose une traduction de certains passages de son immense œuvre de commentateur de la Torah. L’étude qui précède cette traduction donne quelques clés pour mieux comprendre l’enjeu spirituel de ce commentaire. On y découvre ainsi le sens du Chabbat, si  central pour cette spiritualité, ou encore comment le Tabernacle matériel a son répondant dans l’intériorité humaine. Mais Rabbi Chmuel Bornstein insiste aussi beaucoup sur le « mauvais penchant » à  combattre en soi-même, nous montrant combien la question du mal est prise beaucoup plus au sérieux par les grands spirituels que par les philosophes. Le désespoir est pour lui « la pire des choses » et il n’a de cesse d’enseigner comment déjouer ses ruses qui sont très profondes. La victoire de ce « penchant » consistant à nous convaincre que notre monde, ce qu’il appelle l’En-Bas, n’a aucune ouverture sur ce qu’il appelle l’En-Haut.

Extrait :

               L’En-Haut et l’En-Bas, ce thème tant médité par les Cabalistes et par d’autres penseurs du hassidisme, se trouve sans cesse revivifié chez R. Chmuel Bornstein. Il cherche en effet toujours à unir, à réconcilier, à opérer des synthèses, parfois déconcertantes d’ailleurs.  L’emprise catastrophique du mal sur les psychismes, sur les vies et sur les mondes se manifeste pour lui dans la séparation de ce qui a pour vocation à rester ou à devenir unis et, inversement, dans la confusion entre des réalités qui doivent demeurer séparées. Dans sa perspective œuvrer à l’union – du corps avec l’esprit, de la terre avec les cieux etc. – ne peut se faire sans lutter corrélativement contre les unions néfastes – vouloir que le corps régisse l’esprit, que la terre prenne le pas sur les cieux, que la mort mette son emprise sur les vies dès maintenant etc. Mais rien n’est acquis une fois pour toutes : la vie humaine est aussi une lutte constante sur ces deux plans indissociables.

               C’est la vocation d’Adam d’unir les mondes, celui de l’En-Haut et celui de l’En-Bas, c’est-à-dire d’accueillir le premier dans le second et de faire monter le second vers le premier. Cela commence très concrètement par l’hospitalité donnée à ceux qui passent, par la place faite en soi-même, au cœur de ses biens et de ses pensées, à ceux qui, sans le savoir, portent sur eux le visage de la Présence divine (Chekhina). Si l’être humain est issu du monde en ce sens qu’il récapitule en lui tous les éléments qui le constituent, il se trouve aussi  face à lui par sa forme et il y joue un rôle central de passeur : du Haut vers le Bas et du Bas vers le Haut.

Éditions Arfuyen, 2019

Catherine Chalier – Mémoire et Pardon

Pourquoi j’ai écrit ce livre : 

J’ai écrit ce livre en pensant combien la mémoire humaine est habitée par des souvenirs, des paroles et des affects contradictoires: des souvenirs de libération personnelle ou collective, célébrés avec joie, mais aussi des souvenirs de souffrances et de deuil qui semblent devoir annihiler les premiers ou, à tout le moins, en fragiliser l’élan et l’expression. Mon fil conducteur commence par une réflexion sur les enfants des hébreux nés au désert, ils portent le souvenir de la sortie d’Egypte, transmis par leurs parents mais aussi le traumatisme de les avoir vus mourir au désert. C’est là, à mon sens, un symbole propre à la condition humaine. J’explique pourquoi il est demandé d’être contemporain de la sortie d’Egypte mais uniquement de se souvenir des désastres advenus et j’explore les processus de réparation que cela rend possible, sur le plan psychique, spirituel et historique en me demandant si les œuvres du pardon y trouvent leur place.

Extraits :

Le pardon donné vise essentiellement à desserrer l’emprise de la haine ou du ressentiment sur les personnes, sur les peuples ou encore tout simplement sur soi-même. Une telle entreprise reste toujours à haut risque et elle n’est pas inconditionnelle, contrairement à ce que certains penseurs affirment. C’est donc à mesurer ce risque et ces conditions qu’il faut aussi s’affronter de façon précise en prenant en compte la discordance des mémoires au plan individuel et collectif. Les paradoxes du pardon sont nombreux et aucune institution – religieuse ou politique – ne peut décréter qu’ils doivent être levés une fois pour toute sous prétexte d’un avenir délesté de la charge des souffrances. Animosité, colère et rancœur ; sentiment d’humiliation, chagrin, et mélancolie, ne disparaissent jamais par décret ou par intimidation. Pourtant, malgré ce constat, ne faut-il pas penser comment un certain pardon, lié à un travail de vérité au cœur de conflits si aigus qu’ils semblent ne devoir jamais finir autrement que par un désastre, pourrait œuvrer à l’avènement d’un peu d’apaisement entre les personnes et entre les peuples, en particulier sur la terre considérée comme promise ?

Éd. François Bourin, Janvier 2018

Catherine Chalier- Le Rabbi de Kotzk

Pourquoi j’ai écrit ce livre :

A la suite de mes précédents livres sur les penseurs de la tradition hassidique, livres destinés à faire découvrir la profondeur spirituelle et la diversité de cette tradition, ce petit livre analyse le sens de la quête de la vérité par le Rabbi de Kotzk, quête sans la moindre concession à la facilité. Chercheur de l’Absolu, ce Rabbi percevait combien la joie humaine s’arrache toujours à la nuit. Les différents aphorismes traduits dans ce livre donnent un aperçu de l’acuité de sa pensée et du renouvellement de sens qu’il apporte aux versets.

Extraits :

Citations de ce Rabbi: “Qu’il n’y ait pas en toi de Dieu étranger” (Ps 81, 10) Commentaire: “Que l’Eternel ne soit pas un étranger en toi-même”.

“Et l’obscurité n’est pas plus obscure que Toi” (Ps 139, 12) Commentaire: “Quand nous voyons que l’obscurité provient de Toi, alors elle devient lumière”.

Éd. Arfuyen, Février 2018

Catherine Chalier – L’appel des images

Pourquoi j’ai écrit ce livre :

J’ai écrit ce livre en réponse à l’inflation des images dans le monde actuel. La dextérité technique mise à fabriquer de telles images porte uniquement sur la capacité à saisir l’apparence et à vouloir l’imposer à soi et aux autres. Apparence où les personnes et le monde lui-même perdent leur secret qui est aussi celui de leur rapport à l’invisible ou à la transcendance, c’est-à-dire à une altérité qui échappe à ce que nous pouvons ou croyons saisir par des images. Sous prétexte de braver tous les interdits et de célébrer la transparence, la revendication d’un “droit” aux images, sous peine de censure, se veut en effet sans limites morales ou métaphysiques mais, dès lors, elle perd aussi l’essentiel : la relation à l’invisible ou encore à l’absence qui donne pourtant son sens à toute image digne de ce nom.

Extrait : (à propos de l’être humain à l’image (tselem) de Dieu)

“Celui qui regarde un autre être humain ne voit pas cette image-là, elle reste à l’ombre, s’il est vrai qu’il lui arrive d’en pressentir le secret, de désirer s’en approcher et de lui répondre, voire d’en répondre dans sa vie propre. Quant à celui qui éprouve parfois en lui-même cette unité (donnée par cette image) sans pouvoir jamais s’en saisir, il découvre qu’elle n’a rien à voir avec l’image qu’il lui arrive de vouloir donner de lui-même, qu’elle reste toujours étrangère à l’image extérieure qu’il cherche à imposer aux regards des autres pour les convaincre, et se convaincre, de son identité (sexuelle, culturelle, religieuse par exemple). Tselem n’est pas ce que je peux me figurer à propos de moi-même ou d’autrui, ni en images mentales ou linguistiques, ni en images peintes ou gravées : c’est ce qui, de chaque être humain, reste dans l’ombre pour qu’il reste humain”.

Éditions Actes Sud, collection le souffle de l’esprit
Parution Novembre 2017

Catherine Chalier.  La gravité de l’amour

Catherine Chalier.  La gravité de l’amour. Philosophie et spiritualité juives.

Pourquoi j’ai écrit ce livre ?

Comment réfléchir à  l’amour dans la tradition juive alors que la critique chrétienne a voulu priver cette tradition d’une réelle pensée de l’amour sous prétexte de la centralité de sa Loi ? Ce livre s’efforce de montrer comment les philosophes et les spirituels juifs – attentifs aux textes de la Torah – ont pourtant déployé une pensée de l’amour de grande importance.  Ils ont  eu ainsi  une  haute  conscience de  l’amour  de  Dieu  –  à  entendre,  comme  l’amour  qu’on  lui  porte et  comme  celui qu’Il  porte  à Ses  créatures –    et  de  l’amour  du  prochain,  ainsi  que  du  lien  entre  ces  différentes  expressions  de l’amour. Ils  en  ont  profondément  médité   la  complexité  théologique,  spirituelle,  émotionnelle  et  morale,  et  montré  ce  qu’elles  mettaient  en  jeu,  concrètement,  sensiblement,  dans  la  vie  humaine, sans sous-estimer les immenses difficultés théoriques et existentielles  qu’elles engagent. Ce livre analyse ces pensées en  gardant  à  l’esprit  que  le  verbe  « aimer »  et  le  mot  « amour »  si  souvent   galvaudés  et  maltraités exigent  beaucoup  de  pudeur   et de  gravité dans leur  emploi  sous  peine  de  les  confondre  avec  de  fades  ou  brutales  contrefaçons.
Le  choix  des  questions  examinées dépend  du  sentiment  de  leur caractère  impérieux  face  aux  simplifications  outrancières  qui  s’imposent  si souvent  en matière de  religion  dans  les  sociétés  modernes.  Ainsi,  pour  ne  prendre  qu’un  exemple,  central  dans  le  judaïsme  pour  le présent  propos :  sauf  à  devenir  un  leitmotiv  sans  engagement  intellectuel,  spirituel,  moral  et  émotionnel,  les  mots  répétés,  matin  et soir : « et  tu  aimeras  l’Eternel  ton  Dieu,  de  tout ton cœur,  de  toute  ton  âme  et  de  toutes  tes  forces »  (Dt 6, 5),  ne  cessent  d’exiger  de celui/celle  qui  les  dit  qu’il/elle  s’efforce  d’en  découvrir  la  vérité.  Non  pas  une  vérité  objective  et  définitive,  mais  une  vérité  existentielle  appelée  à  orienter  la  vie  de celui/celle  qui  les  prononce,  dans  le  clair-obscur  de ses  jours.  La question se pose aussi toutefois de savoir ce que peut faire un philosophe avec une telle vérité qui semble peu compatible avec un contenu rationnel.
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Extrait :

« Quand le mot « amour »  vient à l’esprit à propos de Dieu, il  s’agit d’une expérience, d’un témoignage ou d’une transmission de la mémoire de celui-ci, plutôt que d’une élaboration théologique abstraite censée décrire l’essence de Dieu, n’est-il pas préférable d’employer un verbe qui évoque la dynamique d’un événement plutôt qu’un attribut qui analyse l’essence suprême  – ce qu’une certaine théologie appelle telle –  de façon intemporelle ? Dire « Dieu aime »,  plutôt que Dieu est amour, ne revient pas à substituer une facilité de langage à une difficulté théorique, mais à éviter d’enfermer le mot Dieu dans une définition.  Cela convie   en outre à  souligner que l’expérience qu’en font les êtres humains, au cœur de leurs vies éphémères et si souvent éprouvées, doit  être interrogée constamment. Cette expérience,  à chaque instant fragile, voire prête à s’effacer pour céder la place à une nuit opaque, se partage évidemment de façon malaisée.  C’est pourquoi, sauf à en faire une incantation insignifiante, uniquement destinée à tarir les doutes avant qu’ils se lèvent, et cela souvent de façon autoritaire, la proposition « Dieu aime »  doit  se mesurer à une épreuve personnelle et collective »
Catherine Chalier est professeur émérite de philosophie. Elle a publié de nombreux ouvrages sur la source hébraïque de la pensée dont Lire la Torah (Seuil) et Aux sources du hassidisme, le Maggid de Mézéritch (Arfuyen).
Catherine Chalier.  La gravité de l’amour.  Philosophie et spiritualité juives. Paris, PUF, 2016.