Jeanne-Marie Baude : lecture des Notes intimes

Pourquoi j’ai écrit ce livre?

Les Notes intimes de Marie Noël (1883-1967) ont été écrites dans le secret pendant près de quarante ans et publiées huit ans avant sa mort. Ce livre fait partie de mes livres de chevet, de ceux qui me nourrissent, m’enchantent, m’inquiètent, au fil du temps. La collection « L’abeille » m’a offert l’occasion de partager ce bonheur de lecture. Aucun ouvrage n’avait jamais été intégralement consacré à ce chef d’œuvre, généralement subordonné à l’étude d’une poésie maintenant injustement oubliée. J’ai été pour ma part guidée par le désir d’aller plus près du mystère de ces « Notes de voyage spirituel », de l’émerveillement et de l’étonnement renouvelés à la lecture de tel ou tel fragment.

Pourquoi un tel décalage entre l’image de Marie Noël en provinciale toute de ferveur naïve, et dont la poésie perpétue la grande tradition catholique, et par ailleurs l’audace, la modernité de la pensée de cette femme exceptionnelle, telle qu’elle se révèle dans sa prose ? Comment expliquer l’horreur de l’auteur pour ce qu’elle appelle crûment « l’incontinence sentimentale » ? Pourquoi cette beauté née des contrastes, entre fantaisie joueuse ou humour corrosif, interrogations tragiques ou recueillement de prières qmarie Noelui s’élèvent vers le sublime ?

J’ai évité, en commentant certains extraits, de les aborder en spécialiste des rapports entre littérature et spiritualité, mais j’ai voulu rendre sensible le dynamisme d’une pensée de poète et de visionnaire qui expose sa foi ardente au questionnement impitoyable de la raison.

Jeanne-Marie Baude


En résumé

Pour éviter les jugements réducteurs sur cette alliance de gaieté franche, et de multiples déchirements, il était indispensable de préciser le contexte sociologique et religieux dans lequel a été élevée et a vécu Marie Rouget, dite Marie Noël. On suivra l’itinéraire d’une lente libération, sur la voie de l’espérance : jamais son moi « sauvage » ne parviendra à se libérer totalement de la soumission et des peurs qu’elle génère ; mais rien ne la détournera de l’amour du Christ. Sa foi restera cependant assombrie par une conception sacrificielle du catholicisme.


Extrait

“Marie Noël se fonde sur l’expérience intime d’une relation complexe, mouvante, tumultueuse, à la présence divine, et sur l’importance donnée à la vie contemplative, à l’intérieur des limites humaines, et au sein d’une misère commune. Elle a dans ses Notes intimes élaboré à son propre usage un langage nouveau, et qui nous concerne encore, langage capable d’embrasser la totalité et la complexité d’une vie spirituelle, dans laquelle l’expression du doute est non seulement tolérée, mais peut être constitutive d’une foi authentique.”

Marie Noël, Notes intimes, lues par Jeanne-Marie Baude, éditions du Cerf, collection de l’abeille, nov. 2012, 163 p., 15€.

 

 

 

Sulivan sur les ondes

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RCF propose une “halte spirituelle” avec Jean Sulivan (1913-1980). Véronique Alzieu reçoit Jeanne-Marie Baude du lundi 3 janvier au vendredi 7 janvier, tous les jours à 5h30, 14h30, 20h45.
Quand un homme libre se parle réellement à lui-même, il s’adresse à tous : sa voix rejoint les paroles endormies au fond de tout vivant“, écrivait Sulivan en 1971.
Reprise en intégralité le samedi 8 janvier de 23 à 24 heures et le dimanche 9 janvier à 9 heures.

renseignements  sur le site RCF

Conférence : «L’imagination de l’âme»

Jeanne-Marie Baude, membre de l’association des Ecrivains croyants, donnera une conférence le 9 novembre à Paris. Cette rencontre ouvre un cycle de trois interventions sur le thème de “l’imagination, force de renouvellement et d’adaptation à un monde en mutation”.

L’imagination est, selon Pascal, “maîtresse d’erreur et de fausseté”. Pour  Baudelaire, c’est la “la reine des facultés”. Tout en désignant les dérives de l’imaginaire, Jeanne-Marie Baude, auteur de “L’oeil de l’âme”, proposera d’explorer les richesses de l’imagination créatrice. Faculté du possible, et non de l’irréel, l’imagination n’est-elle pas aussi un moyen de connaissance de ce qui échappe au regard? Ce qui conduisit saint Augustin à considérer l’imagination comme  étant « l’œil de l’âme » (Bayard, 2009).

Jeanne-Marie Baude est professeur honoraire des Universités, essayiste, directrice honoraire du centre de recherche « Littérature et spiritualité » de l’Université de Metz. Conférence au centre culturel Franklin, 12, rue Benjamin Franklin, 75016 Paris, le mardi 9 novembre, de 20h30 à 22h30.

Jeanne-Marie Baude : l’œil de l’âme

Pourquoi j’ai écrit ce livre

“L’œil de l’âme est né d’une longue maturation. J’ai longtemps  pensé qu’il existait une sorte de contradiction, ou même d’incompatibilité, entre la « vraie vie » – recherchée par les poètes à la suite de Rimbaud –  que je tentais de cerner dans mes recherches universitaires (sans doute parce que je partageais la même quête), et «le chemin, la vérité, la vie» évangéliques dont j’avais fait le choix. Comme s’il fallait renoncer à la beauté pour aller vers la vérité, comme si le plaisir esthétique était en lui-même entaché de quelque culpabilité. Il a fallu un lent cheminement pour que je prenne conscience que nous étions invités à faire confiance à la puissance de l’imagination créatrice, non sans prendre garde à  ses prestiges. Cet essai est donc d’abord un exercice d’émerveillement devant la puissance imaginative qui se déploie dans le monde en genèse où nous vivons, et qui nous guide, non vers l’irréel, mais vers le mystère de notre humanité.

C’est à ce mystère que ne cessent de s’affronter les artistes dont l’œuvre est ici interrogée. Qu’ils soient croyants ou non, leur œuvre peut avoir des vertus spirituelles. Explorer l’imagination signifie donc refuser les cloisonnements entre ce qui est profane et ce qui ne l’est pas ; c’est prêter attention, dans la lecture ou dans la relecture, à ce qui surgit des rencontres avec l’inconnu, révélé par l’univers imaginaire de l’autre, c’est laisser résonner ce chant ténu ou ce murmure qui laisse deviner, au sein des ténèbres parfois, la germination d’une espérance. C’est recueillir ce qui a valeur d’annonciation.”

Jeanne-Marie Baude

En résuméloeildelame

Ce plaidoyer pour l’imagination dessine un itinéraire intérieur, à partir du double constat d’un risque de déperdition de l’activité imaginative, et d’une désespérance moderne. « L’œil de l’âme » va discerner les signes d’une nouvelle alliance, où se retrouve la vigueur de la promesse originelle. L’exploration de la littérature, menée en toute liberté, est jalonnée de rencontres, survenant en des lieux imprévus, avec des œuvres offertes à notre contemplation ou notre réflexion. Ces rencontres tissent tout naturellement la trame sur laquelle prennent forme des exercices à visée spirituelle. Exercices ou jeux conduits avec une légèreté joyeuse, mais jeux avec enjeux, où le don inépuisable de la vie et de la beauté du monde ne cesse de se confronter avec la présence de la mort, et de la foi dans un au-delà de la mort.

Extrait

« Il est bien difficile de parler du mystère, alors même que l’on se sait habité par lui. Pour oser des paroles de foi, je sens en ce qui me concerne qu’il me faut partir de l’expérience de mon obscurité intérieure, prendre appui sur mes insuffisances et mes tâtonnements, avec l’espoir de recueillir des mots qui ne fassent pas écran à Celui qui éclaire ma vie. On voudrait posséder quelque chose de l’art délicat de ces porcelainiers qui laissent à travers l’argile blanche filtrer la lumière. Certain discours religieux, trop chargé de certitudes, et raidi par l’attraction mécanique de stéréotypes qui disent l’avoir et non pas l’être, occulte parfois malgré lui la présence qu’il proclame. Présence, que j’éprouve à la fois comme évidente et insaisissable, d’un Dieu que Moïse n’a pu voir que de dos, et que seul son Fils nous permet d’envisager. »

L’œil de l’âme, Jeanne-Marie Baude, préface de Dominique Salin, sj, avant-propos d’Yves Roullière, collection Christus, Bayard, septembre 2009.

Trente ans après, les mots vifs de Jean Sulivan

Il y a trente ans, jour pour jour, le 16 février 1980, Jean Sulivan  décédait, une semaine après avoir été renversé par une voiture, à Paris. Prêtre écrivain d’une rare exigence, « il suggère une rupture avec l’ordre établi des idées abstraites pour toucher aux sources d’une secrète jubilation qui est le bonheur même d’exister, écrivait Frédéric Pagès dans Télérama, qui poursuivait : Oui, Sulivan est d’une brûlante inactualité et donc plus que jamais nécessaire. »
L’association des Amis de Jean Sulivan continue à explorer son œuvre, et partage ici cet héritage, sous la plume de Jeanne-Marie Baude, écrivain, ayant récemment publié L’œil de l’âme : plaidoyer pour l’imagination (Bayard, 2009).

L’œuvre de Jean Sulivan reste toujours actuelle, ou plutôt elle ne cesse de le redevenir. Certes, les mentalités ont, en trente ans, beaucoup évolué, mais il se trouve qu’il était en avance sur son époque. C’est ainsi que dans Devance tout adieu, en 1966, il remerciait le ciel de l’avoir placé « à la charnière de deux mondes : le monde finissant d’un christianisme de culture, de puissance et de prestige, et le monde chrétien, à naître et déjà né depuis des millénaires, plus humble et plus vrai ». Le phénomène de sécularisation dont il parlait n’a cessé de s’accentuer, tandis que le monde chrétien, né depuis des millénaires, est toujours à naître. Les romans et  les essais de Sulivan font partie de ces lectures spirituelles habitées par un souffle évangélique et qui mettent le lecteur en éveil en l’appelant à revenir à l’essentiel.

« J’éprouve une sorte d’horreur pour les livres qui n’aident pas à vivre », déclarait-il dans une conférence en 1970, devançant ainsi une préoccupation actuelle. Mise en  danger par la concurrence de l’image, la littérature d’aujourd’hui éprouve en effet le besoin de s’interroger sur sa justification profonde. Dans la Petite Littérature individuelle (1971), Sulivan s’en prenait déjà au dogmatisme des maîtres à penser de son temps, qui mettaient en cause l’humanisme ; et dans Parole du passant (1980), on peut lire cette protestation : « Mais enfin, une littérature qui refuse l’homme, qu’est-ce que cela veut dire ? »

Sa confiance en l’homme se traduit par son désir d’une collaboration active avec son lecteur. Ainsi s’explique le caractère « énergétique » de ses écrits. Mais la source d’énergie dans laquelle il ne cesse de puiser est l’Evangile, à lire selon lui comme un poème, c’est-à-dire comme une parole qui met en marche. Car pour lui « les mots sont des sources mais aussi des tombeaux dont il faut rouler la pierre ». Sulivan cherche des mots-sources, qui aident chacun à écarter les pierres qu’il porte en lui-même, pour accéder à la lumière et ressusciter. Il n’a donc pas cherché de disciples, mais appelé à la liberté, car, écrit-il, le meilleur lecteur est « celui qui s’empare, transforme tout en lui-même, joue sa propre musique ».

Jeanne-Marie Baude

L’Association des Amis de Jean Sulivan, présidée par Edith Delos, organise diverses manifestations pour le trentième anniversaire de sa mort. A Paris, au Centre Sèvres, le 9 avril, conférences de Dominique Salin, sj, : « Jean Sulivan, maître spirituel » et de Jeanne-Marie Baude : « Les fulgurances de Jean Sulivan ». En Bretagne, les 24 et 25 avril, colloque à Ploërmel « Trente ans après, Jean Sulivan : une voie d’intériorité ».
« J’écris, je me consume avec le bois mort arraché à la forêt.
Que tout s’en aille en cendres, fumées, les mots secs et moi avec
Si quelqu’un se réchauffe une seconde »
Jean Sulivan, Miroir brisé, Gallimard, 1969