Christine Wattiaux : Attention, il y a quelqu’un dedans !

Pourquoi j’ai écrit ce livre ?

“C’est impressionnant de voir à quel point la maladie ou le handicap peuvent faire peur. C’est déroutant de sentir que pour beaucoup, la personne malade/handicapée est comme diminuée. C’est terrifiant de remarquer combien de personnes malades se sentent isolées dans le monde à cause de ce qui leur arrive. Après mon premier livre où je poussais un cri de colère pour notre dignité à l’hôpital, me voilà maintenant plus apaisée pour m’adresser, comme personnes malade, aux autres personnes malades, à nos proches, à nos divers accompagnants. Je veux tendre la main vers ceux qui entendront mon cri : le malade est une personne ! D’où le titre – offert par Marie-Hélène Mathieu, fondatrice de l’Office chrétien des personnes handicapées -, qui est comme une invitation faite au monde de voir plus loin, plus grand que notre maladie/handicap. Je vous propose ici un voyage au pays de la personne malade à bord de ma frégate, naviguant sur les flots de la vie, de la lucidité, de la colère parfois, de l’espérance surtout. Enfin, je veux murmurer un message d’espérance. En mettant foi et souffrance face à face, je vous dis juste mon expérience de personne malade et croyante. Car l’Espérance reste mon meilleur guide.”

Christine Wattiaux

En résuméwattiaux

Attention, il y a quelqu’un dedans ! Dans la personne malade, il y a d’abord une personne, tout à la fois corps et âme : ce livre est une main tendue, paumes grandes ouvertes. Il est comme une lettre ouverte envoyée par une personne malade aux personnes malades et/ou handicapées, pour qui le quotidien est une véritable traversée houleuse de la vie. Ouverte aussi à leurs proches, dont on parle si peu, et qui sont pourtant des héros de l’invisible. Elle s’adresse autant aux soignants qu’aux accompagnants, ainsi qu’à tous ceux qui ont du mal aborder ou à accepter la maladie, la souffrance, le handicap d’autrui.

Extrait

Emportée par mon drôle de bateau – à moins que ce ne soit une navette intersidérale, qui sait ? – j’arrive dans un « ailleurs ». Un ailleurs peuplé de solitude. Qui peut me rejoindre dans mon épreuve ? Par ma souffrance, par ma maladie, je pénètre dans un univers particulier, et si méconnu ! Je ressens ce monde-là comme un ghetto où le regard des autres, des gens du « dehors », des gens dits normaux, peut être autant de flèches qui me clouent et me limitent à ma condition de personne malade. Que je sois dans un fauteuil roulant, dans l’incapacité d’assurer une vie professionnelle ordinaire ou seulement avec difficulté, ou encore défigurée par la maladie, je dois sans cesse m’armer contre des attitudes qui manquent de naturel ou de simplicité : on n’est pas à l’aise face à la différence. Le monde n’est pas préparé à cela. Alors, souvent, les paroles sonnent faux.

Dans ce pays particulier dans lequel je pénètre, le courage n’est même pas une qualité, il est une nécessité. Il est un pari pour vivre le quotidien, il est un défi sans penser au lendemain. Où chaque geste, chaque pas, quand ils sont possibles, peuvent être – sont – un combat. Et où un sourire est toujours une victoire.

Attention il y a quelqu’un dedans !, Christine Wattiaux. Le Cerf. octobre 2012. 146 p., 12 €.

Roger Bichelberger : Bérénice

Pourquoi j’ai écrit ce livre

“Ce roman, je l’ai d’abord écrit pour elle, la jeune morte. In memoriam. Il aurait pu s’intituler Tombeau pour B. Quelque temps après sa disparition, j’ai tenu entre les mains les fragments d’une correspondance avec un prêtre de mes amis venu prêcher une récollection dans son lycée. A la fin de son année de terminale, c’est à lui qu’elle choisit de confier sa révolte et sa détresse. De cette correspondance aujourd’hui détruite, j’ai pu conserver l’une ou l’autre carte postale reproduisant les oeuvres d’art qu’elle choisissait comme support à ses lettres. L’art était sa référence et son refuge. C’est d’elles que cette fiction est née.

Tout y est vrai et tout est réinventé : les lettres, les courriels, Bérénice elle-même et les siens, et puis celui à qui j’ai laissé la conduite de ce récit et qu’elle appelle Father Kenelm. Parce que, ce roman, je l’ai aussi écrit pour lui, le narrateur, jeune religieux ‘rescapé’ du scandale pédophile irlandais où il n’a eu aucune part. Homme d’une sensibilité extrême, qui ne saurait manquer d’être touché par Bérénice, il est aussi l’homme de la fidélité. Il sait que «nos choix nous constituent et (que) la fidélité nous construit».”

Roger Bichelberger

En résuméberenice

Bérénice a 17 ans quand elle rencontre dans son lycée le père Kenelm, jeune religieux irlandais. Elle qui n’a jamais existé pour ses parents, qui a été abusée quand elle était enfant, croit trouver en Kenelm celui qui pourra la comprendre, l’aider et l’aimer. Elle lui écrit, lui rend visite, le provoque, le poursuit d’un amour ambigu auquel il ne sait répondre et qui, parfois, le trouble. Quand il s’aperçoit de la conduite erratique et désespérée de Bérénice, il est trop tard…

« Il y a du Bernanos dans ce roman qui met face à face deux êtres traversés d’élans de lumière. L’auteur explore cette rencontre incertaine et douloureuse sur la crête qui sépare l’abîme de l’absolu, explique Geneviève de Simone-Cornet, critique à L’Echo Magazine (Genève). Bérénice ou quand la chair côtoie le souffle, quand l’humain traversé par la grâce – furtive, indélébile – se fait transparence. Car le souffle, quand il passe, c’est par les failles, les doutes, les peurs et le vertige de se voir entraîné malgré soi. Par les incertitudes du corps et les hésitations de l’âme. »

Extrait

« Father ken
j’aurais encore eu tant de choses à vous dire
je voudrais que vous m’écoutiez très fort aujourd’hui
parfois j’ai eu l’impression que vous ne m’avez pas comprise
ou que vous aviez peur de moi
cela m’a fait très mal
mais il y avait tant de confiance entre nous
et tant de Joie
de cette Joie qui entraîne plus haut que le bonheur
je vous demande d’aimer les autres comme vous m’avez aimée
je vous le demande de tout mon cœur
pour toutes les souffrances auxquelles nous ne pouvons rien
merci, father Ken
je suis très heureuse
Bérénice »

Bérénice, Roger Bichelberger, Albin Michel, novembre 2012, 176 p., 15 €.

J’ai cherché…

J’ai cherché mon âme et je ne l’ai pas trouvée.

J’ai cherché Dieu et je ne l’ai pas trouvé.

J’ai cherché mon frère et je les ai trouvés tous les trois.”

.
William Blake (1757-1827), poète britannique
en exergue de “L’homme à quel prix?”,
cardinal Roger Etchegaray, La Martinière, octobre 2012.

Christophe Henning et François Soulage : Justice et charité

Pourquoi j’ai écrit ce livre

“Le cadre professionnel m’a permis de rencontrer à plusieurs reprises François Soulage, président du Secours catholique depuis 2008. J’ai toujours été surpris de sa simplicité, de la clarté de son propos, de sa connaissance des dossiers et aussi – n’en déplaise à sa modestie – de la portée de ses analyses. Une parole libre et singulière, tout entière ouverte à la rencontre. D’où venait-il avant le Secours catholique ? Quelle est l’origine de cette vocation ? De longues heures de discussion – de dialogue devrais-je dire plus exactement – ont éclairé une vie d’engagement chrétien, mais aussi politique, économique, militant. Non pas pour en faire un livre d’histoire, mais le témoignage d’une réflexion pour vivre aujourd’hui, et construire la société de demain. Faite de justice, et de charité.”

Christophe Henning

En résumésoulage henning

La justice, tel est le fil rouge de l’engagement de François Soulage. La justice avant la charité. Parce qu’il ne s’agit pas de « faire la charité » aux pauvres mais de leur restituer d’abord ce qui leur appartient. Alors vient le temps de la charité qui est vie fraternelle, communautaire, universelle.

À la source de ce combat, l’Évangile qui conduit au service de la fraternité, cette diaconie que l’Église redécouvre. Engagements politique, associatif, caritatif, ecclésial, familial ne sont finalement que l’expression d’un engagement de foi. « Voici, je fais toutes choses nouvelles », annonce le Christ de l’Apocalypse. Mais cela ne se fait pas sans l’homme. L’avenir est à imaginer.

Extrait

“Quelles sont les mutations qui sont en cours et que nous ne mesurons pas encore ? Il est urgent d’observer les éléments annonciateurs de ces changements, ce que j’appelle les « signaux faibles » dans la société d’aujourd’hui.

Qu’appelez-vous des « signaux faibles » ? De quoi s’agit-il ?

Dans une société où tout est chiffré, budgété, évalué quantitativement et financièrement, on ne se rend plus compte des effets inévitables d’éviction des plus démunis, des personnes qui ne comptent pas et qui n’entrent pas dans le champ de visibilité des décideurs… Ces personnes en difficulté sont dans des situations dramatiques qui tiennent à peu de choses: comment ne pense-t-on pas aujourd’hui à un service minimum de communication ? Comment les demandeurs d’emploi peuvent-ils chercher un travail sans Internet, sans un téléphone portable ? C’est vraiment l’accélération d’une société à deux vitesses.”

Justice et charité, François Soulage, entretiens avec Christophe Henning, Desclée de Brouwer, octobre 2012, 218 p, 18€

Emmanuel Godo : Un prince

Pourquoi j’ai écrit ce livre

“J’ai parfois le sentiment que nous vivons dans une Babel effrayante qui nous renvoie de toutes parts une image très appauvrie de l’homme. Sans parler des fausses gloires, des paroles vaines, des mille et un visages du désenchantement qui se cachent si mal sous le rire glaçant de la dérision. Les hommes n’en finissent pas de pérorer et de se fermer aux idées les plus hautes – qui réclament un peu de ce silence dont parlait naguère Jean Grosjean dans son admirable Si peu (Bayard, 2001) et beaucoup de patience.

Contre ces sirènes désespérantes, le souvenir d’un homme, croisé au parc, et rayonnant d’une lumière de joie, s’est imposé à moi avec une douceur et une force que j’ai voulu rendre audibles par l’écriture. L’inconnu est venu à moi avec une majesté tranquille, il m’a manifesté une confiance qui m’a fait grandir en humanité. Il m’a ramené à la source première – celle où la mélancolie a les contours exacts de l’enthousiasme et où l’humilité se fait souveraine devant l’infini qui s’ouvre à elle de toutes parts.

godoCe livre est une célébration, un hommage à ce que l’homme peut donner de meilleur – habiter le présent sous le souffle fragile de l’éternel et témoigner qu’une vie humaine, non, décidément, ce n’est pas rien. Le livre est dédié à Sylvie Germain, Colette Nys-Mazure et Jean-Pierre Lemaire qui l’ont soutenu sans faille quand il n’était encore qu’une utopie vacillante.”

Emmanuel Godo

En résumé

Le texte se présente comme le portrait d’un inconnu, en forme de méditation ou de rêverie sur la joie dont il rayonne, une joie d’évidence, dont l’auteur essaie de comprendre la nature et la source. Le livre tente de faire entendre un écho de cette musique qui porte nos frères et nous porte vers eux quand, parfois, se déverrouillent nos peurs, quand une brèche se fait jour dans le capharnaüm de nos certitudes, de tout ce que nous inventons, avec une rage qui paraît inépuisable, pour ne pas nous acheminer vers notre semblable. Il fallait une phrase, une seule, pour tenter de faire tenir ensemble le passant, son contemplateur, le paysage et tout ce qui les lie dans l’invisible.

Extrait

“… et combien de fois sur un banc l’ai-je vu assis à côté d’une jeune fille, profils presque parallèles, lui un sourire de bienveillance, elle lancée dans une explication, comme elles font toutes à cet âge, primordiale, empressée, à perdre haleine, toute affaire cessante, et lui souriant à ce dire maladroit, le recevant comme une aubaine, un souffle inespéré, une bouffée de jeunesse et de vie, comme un sage qui n’aurait aucune sagesse à dispenser, un maître sans savoir, un prince sans autre royaume que ce dehors-là, donné à tous mais reçu par lui sans cette négligence qui est en passe de devenir notre seconde nature, et lui allant au-devant des autres…”

Un prince, Emmanuel Godo, préface de Jean-Pierre Lemaire, Desclée de Brouwer, collection « Littérature ouverte », septembre 2012, 96 pages, 9,90 €.

Christine Ray et Karima Berger : Toi, ma soeur étrangère

Pourquoi avons-nous écrit ce livre ?

Femmes, écrivains, vivant à Paris, nous avons voulu donner voix à ce qui nous a manqué autrefois : la parole de l’autre, dans une Algérie coloniale en guerre où la séparation et l’ignorance étaient la règle. Dire les silences, les ignorances, l’indifférence, et connaître en l’écrivant que nous abritons un creux symétrique, la part de l’autre en nous, l’altérité sans laquelle notre être en relation est emprisonné, amputé.RAY-BERGER-toimasoeuretrangere_1

Les mots seuls nous ont guidés. Peu à peu, ils ont donné forme au chant de deux voix lointaines qui se répondent, s’interpellent, se taisent, effacent, recouvrent, laissent l’écho des paroles de l’autre se prolonger jusqu’au silence. Evoquant de grandes figures spirituelles – Abd-el Kader, Massignon, le cardinal Duval, Tibhirine… – nous avons effleuré la part spirituelle qui nous relie.

Christine Ray et Karima Berger

En résumé

À l’occasion des 50 ans d’Indépendance de l’Algérie, deux femmes, de culture musulmane et chrétienne, donnent aux mémoires une actualité non pas nostalgique mais vivante et… pourquoi pas, heureuse. Cette œuvre à deux voix est engagée. Elle interroge l’actualité de notre monde, de ses guerres, ses paix, ses révolutions, et notamment la question lancinante de la perception des religions – de l’islam singulièrement – généralement présentées dans leur part caricaturale et meurtrière, alors qu’elles sont porteuses pour des millions d’êtres dans le monde d’une force spirituelle intime, fragile, précieuse. Ce texte singulier engage la réflexion en profondeur sur la spiritualité nourrie de sources différentes. Un geste d’écriture original, qui interpelle l’altérité, la part de l’étranger en soi.

Extrait

“Christine : La pensée de l’altérité, comment l’exprimer autrement qu’en poème, en inachevé, en enlacement, en exil, en souffle, à plusieurs voix ? Rêvons que d’autres voix se mêlent aux nôtres.

Karima :Et nous deux, femmes qui avons traversé la mer, vigies aussi, nous résistons, nous avons fait œuvre de re- connaissance. J’ai goûté l’empathie avec laquelle nous avons médité toutes deux, c’était entre nous comme un « état d’esprit, comme un outil de travail, une démarche » , elle a été l’âme de notre écriture, nous guidant avec une grande douceur dans cette tâche, rude il faut le dire. Ce fut un apprentissage de l’écart, constant ; nous avons été exposées à une vérité qui m’a plus d’une fois étourdie lorsque je voyais monter devant mes yeux, un à un, les paliers de Babel heureuse. J’ai été tourmentée, interpellée, de cette construction ; j’en sors encore plus moi, encore plus autre. Cette écriture a été comme une forme de prière et ton sel était étrange et bon.”

Toi, ma soeur étrangère – Algérie-France, sans guerre et sans tabou, Christine Ray et Karima Berger, éditions du Rocher, septembre 2012, 246 p., 22 €.