Françoise Bonardel – Vacuités. Sortir du nihilisme grâce au bouddhisme ?

Vacuités. Sortir du nihilisme grâce au bouddhisme ? Paris, Éditions Kimé, 2020. 232 pages.

Pourquoi j’ai écrit ce livre

Les circonstances dans lesquelles un livre voit le jour sont chaque fois singulières. Deux questions me préoccupaient depuis des années, entre lesquelles manquait un lien : la nature véritable du bouddhisme souvent considéré, par Nietzsche en particulier, comme un pessimisme venu aggraver la « crise du nihilisme européen » ; et les moyens de sortir de cette crise marquée par la « mort de Dieu » dont les conséquences demeurent aujourd’hui encore incalculables. Religion ou sagesse sans Dieu, le bouddhisme semble à première vue étranger à cette tragédie foncièrement occidentale et européenne. La difficulté n’était donc pas de montrer que l’enseignement du Bouddha n’a rien d’un nihilisme, mais que la vision bouddhique de la vacuité pourrait être un puissant remède au désenchantement nihiliste dès lors qu’elle invite à ne plus confondre le vide et le néant. Plaçant l’expérience du vide au cœur de son enseignement et proclament la vacuité de l’ultime, le Bouddha déjouait par avance la dévalorisation des valeurs suprêmes propre au nihilisme européen devenu mondial. Il me restait donc à relier entre eux les segments d’une réflexion conduite en des occasions diverses (conférences, articles, séminaires), et d’en rendre visibles les lignes de force. L’Éveil pourrait bien être la seule issue face au nihilisme qui n’est lui-même qu’une manifestation extrême de la souffrance inhérente à l’existence.

Extrait du livre

Aucun des Bouddhas jamais représentés n’a le regard extasié de ces saints et mystiques chrétiens surpris à l’instant où l’Absolu divin, excédant toute forme qui en limiterait l’infinité, paraît s’être en eux manifesté. Aucun non plus n’a la pose alanguie, l’air de désolation ravie de qui se sent délaissé, abandonné par le Dieu qui l’a fugacement visité. Invitant à un dégrisement radical du regard, le bouddhisme veut tout ignorer de ce transport, et de la nostalgie qui s’ensuit. Ce que la statuaire bouddhique donne à  entrevoir – la peinture aussi, mais avec un moindre relief – n’appartient plus au registre visionnaire longtemps commun à la métaphysique grecque et à la théologie chrétienne postulant l’une et l’autre que l’arrachement à soi permet de tourner son regard vers la transcendance qui, rappelant à l’homme son statut de Créature, l’exalte en même temps qu’elle l’écrase. […] Et lorsqu’on rencontre ça et là dans les Himalaya des ermites, des yogis comme ivres du grand jour dont les ont déshabitués leurs longues retraites dans des grottes obscures, on s’aperçoit que leur regard est comme liquéfié et démesurément agrandi d’avoir si continûment dénudé les formes, et contemplé le vide. Voir est bien  en ce sens toujours « dévorant », comme le fait dire Michel de Certeau au moine Syméon parlant au nom de tous les anachorètes qui se mirent en route dans le désert pour rencontrer Dieu, et s’aperçoivent enfin que  « Voir Dieu, c’est finalement ne rien voir, c’est ne percevoir aucune chose particulière, c’est participer à une visibilité universelle qui ne comporte plus le découpage de scènes singulières, multiples, fragmentaires et mobiles dont sont faites nos perceptions »[1].

Vacuités, p. 19-20.


[1] Michel de Certeau, « Extase blanche », La faiblesse de croire, Paris, Seuil,1987, p. 315.

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