Nos auteurs écrivent

Habiter spirituellement le monde, écrire aux confins du jour, de la nuit,  de soi-même…

Ouvrir les nues

Oh ! Combien j’aimerais me poster sur l’estran / et regarder la mer jusques aux antipodes ! / Oui, me saouler d’embruns, goûter le sel iodé / des vagues, de l’écume en train d’ourler le sable, / me remplir de l’élan monté du cœur des eaux /et chasser toute envie de tristesse ou d’ennui ! Deux colombes là-haut sur le toit de l’immeuble / se parlent dans le vent à peine perceptible. / Leur voix ne parvient pas à venir jusqu’à moi / qui revois sur l’ardoise inclinée des auvents / d’une maison normande un couple de pigeons / en train de roucouler, à moins que ce ne soit / le lancinant appel de tourtereaux épris. Puiser au fond du ciel qu’il soit bleu, gris ou noir /la force du désir qui habite le monde / depuis les galaxies jusqu’au magma brûlant. Puiser au fond du ciel qu’il soit bleu, gris ou noir /la force du désir qui habite le monde / depuis les galaxies jusqu’au magma brûlant des laves en fusion au centre des volcans / et m’en aller sereine à nourrir ma mémoire / de l’appel infini à tracer le chemin / qui débouche où qu’on soit sur l’amour créateur  / capable d’entrouvrir les portes de la paix.

Agnès Gueuret  Fontenay-sous-Bois, le 13 nov. 20, au 18° étage de la Tour Delphine

 Un lieu

Tu as ouvert à cette page le poème où s’écrit ta vie, là où tu essaies d’être fidèle à un amour, à une terre, à ce chemin d’ascèse que tu désires vivre pleinement – le refus de l’ascèse, écrivait François Mauriac, c’est la mort de toute spiritualité – au long des occupations diverses, grandes et petites. Si tu peux écrire d’amour parce que tu sens la saveur des mots, c’est toujours dans la distance, dans la différence, dans la séparation, dans une absence au monde apparent. Tu apprends à aimer en te détachant des biens de ce monde.

Ici, ce lieu qui t’habite frémit de l’air du large toujours changeant, toujours en mouvement. Ce lieu est ton lieu. Tu le sais parfois assombri. Mais il est aussi offert au beau consentement de la lumière qui t’éveille, qui t’appelle. Tu lui confies ton cœur, ta joie, tes obscurités, la peine des jours. Tu accueilles sa parole, une parole à écouter de ce que sait ruminer l’océan roulant son vif-argent depuis des millénaires. Que peut-il en éclore ? Tu accueilles les mots que tu te risques à assumer et servir. Tu habites le lieu comme tu habites la terre alors que toutes les impressions sonores et colorées du paysage alentour et du cœur s’épanchent sous tes yeux. Tu consens à ce que tu es, à tes limites où se croisent ombres et lumières.

 Jean-Pierre Boulic, avril 2020

Écoutez les arbres…

Ce matin en arrivant dans la cuisine j’ai vu l’écureuil. Il venait du jardin voisin. Il a grimpé le long du noisetier, sauté sur une branche si fine que j’ai cru qu’il allait tomber, il a enjambé un rosier pour s’accrocher au tronc solide du sapin dont il a franchi les branches sans s’arrêter pour atterrir dans le jardin de l’autre voisin… j’ai pensé à toi, tu aurais aimé qu’on l’admire ensemble. Le jardin est rendu à sa vraie nature de brise silencieuse et l’écureuil se croit en pleine forêt.

Aujourd’hui chaque bruit est avalé par la prescription : « Restez chez vous ». Dans le lointain, un train s’éloigne portant un chapitre du passé auquel les voyageurs s’accrochent, recouvert d’une autre vie qui prend toute sa place auprès des arbres ; une vie de confinement. Les branches craquent, les feuilles mortes crissent. Seuls, quelques oiseaux clament leur liberté d’expression !

En automne, le jardin sent le malheur des arbres dans sa chair et cette fois, peut-être, le malheur des hommes. L’odeur lourde et âcre de la mort. Un méchant virus ? Vous êtes sûr ? Ou bien est-ce mon inquiétude ? Je marche dans les allées, je parle aux arbres, avec eux. Il paraît que les arbres communiquent, partagent leurs émotions, leurs peurs, leurs douleurs. Préviennent leurs compagnons des dangers qui menacent la petite planète du jardin où ils vivent. Que se disent-ils aujourd’hui ?

Les hommes malades sont hospitalisés. Les bien portants sont confinés, comme les arbres d’un jardin, souffrants ou non : « Confinés » par nature. Nous devrions prendre modèle sur eux. Écoutez leur souffle : « Enracinés, nous prenons notre temps à pleines mains à pleines gorgées, le reste, on ne le connaît pas… Prenez donc le temps à mains ouvertes à gorges déployées, le reste, vous ne le connaissez pas ».

 « Rentrez chez vous ! »  Laissez ramper vos racines dans les profondeurs du sol de vos vies, offrez vos bras au ciel, tendez vos mains vers la lumière ; de vos doigts, touchez le vent, délicatement, pour saisir la musique du temps.

Marie-Eline Vincent, auteure de « Si le bleu s’envolait », Éditions des Oyats, 2018.

Hymne au désert

Demeurés dans l’enceinte du palais, ils le découvrirent, l’embellirent, se réjouirent de ses charmes.

Marcher vers les confins de l’erg au contour incertain, à la marge des jours, visiter d’antiques mémoires, saluer l’agonie des miroirs, enjamber le parapet des connivences.

Défricher de jeunes sentes dans les taillis du cœur, lancer du beau navire les bouteilles à la mer lestées de messages suaves aux hommes tournant leur regard vers la flamme. 

Accueillir l’inconnu aux lisières du silence, glaner sur la terre les fruits mûrs de l’assise dépouillée de ses mousses, prier l’oie sauvage migrant vers le septentrion.

Converser avec la petite sœur la mort, rendre grâce à notre hôte d’avoir été convié, inonder d’un sang neuf la friche ensauvagée, souffler sur les braises du langage, chanter a capella.  


Privilège, ascèse, initiation inassouvie, débusquer la joie qui ne meurt, les lendemains ouverts, le dieu caché derrière le voile des léthargies, dans les replis du désert.

Marc Bouriche, novembre 2020

On n’y voit goutte

Que faire, on n’y voit goutte ! En ces temps incertains, l’horizon se clôt sur nos craintes, nos mal-êtres. Le temps étrange s’étire sur l’immobile de nos situations. Nous ne reconnaissons plus rien de ce qui nous était familier. Les visages ont disparu. On a perdu le sens du toucher. Quelle ironie du sort, au moment où l’on parle d’homme augmenté, nous sommes diminués, contraints. Krisis en grec vient du verbe trier. La crise nous pousse à mettre de l’ordre, de faire un choix, elle implique de décider. À l’heure où l’on croit que tout nous échappe, il y a une voie active qui nous invite à distinguer pour séparer. Aux premiers jours du monde, Dieu sépare les eaux et fait paraître la terre féconde. Nous sommes des créateurs. Nos jours sont des Genèses. Divine crise qui nous propose l’exigence de choisir le ciel. Ce désir-là est une flamme qui illumine chaque pas, fut-il modeste.

« Cette source éternelle est cachée

En ce pain vivant pour nous donner vie

Mais c’est de nuit » (Jean de la Croix).

Paule Amblard,   le 26/11/2020

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