Patrice Obert, 2017

Pourquoi j’ai écrit ce livre ? 

Qui sait de quoi 2017, année électorale, sera fait ? Quelles sont les raisons qui poussent les habitants d’un peuple à voter pour tel ou tel parti ? Au moment du vote , mille pensées traversent l’esprit mais bien souvent, le choix du parti s’impose de façon irrationnelle : conviction de longue date, exaspération contre tel homme politique, confiance dans une espérance, nostalgie des jours anciens, refus des alternatives… le jeu est complexe. Personne ne le contrôle vraiment. Ainsi, au-delà des préoccupations immédiates, souvent économiques, pratiques, se jouent d’autres enjeux qui nous renvoient à des questions plus essentielles. A notre désir d’un monde meilleur s’articulent nos raisons de croire à une espérance collective capable de nous porter en avant ou nos raisons de désespérer d’un monde qui ne nous ouvre plus de perspectives. Et c’est là, dans l’inconscient, que travaillent en sourdine les forces spirituelles, individuelles et collectives, qui transcendent les cheminements personnels et sont soudain capables de soulever des montagnes, de dresser des peuples les uns contre les autres, de faire jaillir la bienveillance ou la violence.

Dans cette ville de la banlieue parisienne, un frère et une sœur, l’un jeune militant LR plein d’enthousiasme, l’autre journaliste rebelle et effrontée, vont mener sous nos yeux leur aventure d’une année, au milieu d’un microcosme politique qui  reflète en miroir les combats de la scène nationale.

 J’ai voulu écrire la vie politique avec les mots, les rires, les cris et les larmes de la vie quotidienne.

2017 couverture


 

Extrait

Le cheikh a glissé sous lui un coussin et a croisé ses jambes en tailleur. Il se penche sur le côté, incline son visage. Il porte des lunettes à la fine monture qui viennent concentrer son regard lumineux. Il pose une main replète sur son genou droit tandis que les doigts de sa main gauche jouent avec la maille de l’épais tapis de prière sur lequel ils se sont installés, dans un coin paisible de la mosquée.

-Je suis content que Khaled t’aies rencontré, Omar, ton chemin devait croiser le nôtre, je m’en réjouis.

Le jeune homme se tient assis en face de lui, mal à l’aise, le regard fuyant.

-Tu sais tout ce qu’on dit de notre mosquée, Omar, continue le cheikh d’une voix posée teintée d’un léger accent, beaucoup de mal ». Il sourit et laisse le silence envahir l’espace « Nous vivons des années difficiles. Tu as quel âge ? »

Omar se tortille « 18 ans » dit-il d’une voix basse

-18 ans » reprend le cheikh.  Il ôte son kéfir, se gratte le crâne, remet en place le kéfir. « 18 ans, c’est l’âge des grandes décisions. Tu vois, moi, c’est à dix-huit ans que j’ai décidé que je partirais étudier en Syrie auprès d’un maître. Cela s’est fait beaucoup plus tard mais j’ai été fidèle à cette promesse que je m’étais faite. Apprendre auprès d’un plus sage que moi et peut-être, un jour, devenir un sage moi-même afin de faire des disciples pour la plus grande gloire de notre Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) et de notre Dieu »

Il observe le jeune homme. Omar est beau, avec ses cheveux noirs coupés courts et cette mèche qui bat son front. Il y a en lui une grâce surprenante, naturelle.

-Omar…

Le jeune homme lève les yeux vers lui. Ses yeux verts clairs illuminent son visage de berbère.

-Khaled me dit que tu as déjà appris les prières, que tu sais réciter la Fathia ?

Omar hoche la tête.

-C’est bien. Tu apprends vite. Nous avons besoin de jeunes comme toi, capables de retrouver le bon chemin. Seule la parole de notre Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui) peut nous y aider. Il faut étudier, entends-tu, sans cesse étudier, apprendre et réfléchir aussi ». Le cheikh lève un doigt pour attirer l’attention du jeune homme. « Khaled m’a dit que tu aimes bien réfléchir, c’est cela ? »

Omar garde les yeux baissés. Il est intimidé. Être assis, là, face au cheikh. Voici deux mois qu’il a quitté la maison, sans rien dire, deux mois qu’il ne fréquente plus ses copains de virée, qu’il ne traîne plus dans les bars pour chercher à traficoter. Quand il s’est fait apostropher dans la rue par Khaled, il a cru à une blague, il l’a suivi par jeu, pour voir ce qui allait se passer, lui qui n’avait plus le souvenir d’être jamais entré dans une mosquée. «Te fais pas de souci, mon frère, tu trouveras des dattes et du thé frais ». Pourquoi pas, au fond ? Depuis, il a prévenu sa mère – son père, il n’a pas osé. Il est installé à la mosquée, le cheikh veille sur lui, il est content.

-Omar, ne va pas croire tout ce que tu entends. Ici, c’est la maison de la paix. Ici, tout le monde est le bienvenu. Il faut avoir un bon comportement, afin d’obtenir le maximum d’unités qui te permettront de vivre au paradis. Faire le bien, la miséricorde, comme notre Prophète (que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui), rester humble. Le seul jihad dont on te parlera ici, c’est celui de ton cœur, mais sache-le, mon fils, tu seras soupçonné d’être un terroriste, tes faits et gestes seront scrutés, tout ce que tu diras sera analysé, décortiqué et on t’accusera même de ce que tu n’auras pas dit, de ce que tu n’auras pas pensé. Nous allons faire de toi un prédicateur, un homme de la parole, un homme de paix. Car j’ai reçu en songe  ta venue et tu nous as rejoints.

Le cheikh est soucieux. Il sait que les wahhabites encerclent sa moquée avec leurs paquets de dollars saoudiens et qataris. Il sait qu’ils veulent sa peau et imposer leur islam rigoriste et sectaire. Il sait que cette secte de malade ne reculera devant rien tellement leurs cerveaux sont délavés par toutes les vidéos qu’ils regardent à longueur de journée sur leurs smartphones. Il est effrayé de leur fascination morbide pour les scènes de décapitation, ahuri de leur aveuglement face aux promesses fallacieuses d’un paradis rempli de vierges faciles promises aux martyres. Mais il ne baissera pas les bras. Il résistera, pour ne pas sacrifier l’islam de paix dans lequel il a grandi et dont il veut témoigner par sa vie. Le cheikh se lève et ouvre ses bras. Omar hésite puis il se redresse et vient se placer devant le cheikh. Le cheikh s’approche de lui, pose ses mains sur ses épaules :

 – Bienvenue à toi, mon fils.

Patrice Obert, 2017, éd. Le Texte Vivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.