Débat : Quelle place pour les religions en Europe ?

L’Association des Ecrivains Croyants d’Expression Française, présidée par Christophe Henning, et la Maison de l’Europe de Paris, présidée par Catherine Lalumière, ont organisé un débat autour de la place des religions en Europe, considérant que ce sujet avait toute sa légitimité pour figurer dans le programme des conférences et rencontres à l’occasion de la campagne pour les élections au parlement européen du 25 mai 2014. Le débat a eu lieu à la Maison de l’Europe le 24 avril.europe2

Pour échanger sur ce sujet, deux débatteurs, aux profils différents et complémentaires, avaient été rassemblés par notre vice-président Patrice Obert. Bérengère Massignon, docteur en sociologie de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), membre du Groupe Sociétés, Religions et Laïcités du CNRS, a publié Des dieux et des fonctionnaires. Religions et laïcités face au défi de la construction européenne, aux Presses Universitaires de Rennes en 2007, et L’Europe avec ou sans Dieu ? Héritages et nouveaux défis, aux Editions de l’Atelier en 2010.

Patrice Obert, modérateur et intervenant en tant que président de la Fontaine aux religions, association de dialogue interreligieux à Paris, est auteur de Modernité et monothéismes (ed.Karthala, 2006) et de Un projet pour l’Europe (Ed.Harmattan, 2013). Il a fait part de son engagement comme candidat aux élections européennes en tant que membre de la liste Nous Citoyens dans la circonscription Centre massif central.

Une quarantaine de personnes ont assisté et participé avec attention et parfois un peu de passion aux échanges entre les deux intervenants, qui avaient organisé leur propos en quatre parties.

La première avait pour vocation d’interpeller le passé en interrogeant l’apport des religions à la constitution de l’identité européenne. Bérengère Massignon développa la controverse née dans les années 1999-2000 à l’occasion de la rédaction du préambule de la Charte des droits fondamentaux autour du patrimoine « spirituel » ou « religieux » » et reprise en 2002-2003 à l’occasion des débats sur le traité constitutionnel autour des racines chrétiennes de l’Europe.

Elle insista sur l’utilisation du pluriel dans le paragraphe suivant : « S’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles qui constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’Etat de droit ».

De son côté, Patrice Obert développa sa définition de l’Europe comme « fruit de la fécondation de la synthèse gréco-romaine par chacun des trois monothéismes, chacun à sa façon, le tout aboutissant à la Modernité laïque, rationaliste et critique ». Définition qui, selon lui, a le mérite de s’adresser à tous les jeunes d’origine immigrée, notamment musulmans, en leur montrant qu’ils « font partie de l’Europe puisque leurs aïeux en étaient ».

Les questions du public ont fait apparaître des lignes de partage entre défenseurs d’une « Europe chrétienne » et ceux qui, sans nier l’importance du christianisme dans l’identité européenne, voient d’abord dans l’Europe un modèle de pluralisme religieux.

 Géométrie variable

Ce pluralisme, Bérengère Massignon en dessinait ensuite le portrait en évoquant la mosaïque religieuse européenne. « En 2001, l’Europe des quinze comptait 51 % de catholiques, 16 % de protestants, 6 % d’anglicans, 3 % d’orthodoxes, 3 % de musulmans, 0,5 % de juifs et 20,5 % de non-croyants. L’élargissement à dix autres pays de 2004, a modifié légèrement cette répartition au profit du catholicisme, en raison du poids de la Pologne (catholiques : 55 % ; protestants : 15 % ; anglicans : 5 % ; orthodoxes : 3 % ; musulmans : 2,5 % ; juifs : 0,5 % ; sans religion : 19 %). L’adhésion, en 2008, de deux pays majoritairement orthodoxes, la Bulgarie et la Roumanie, a conduit à réévaluer le pourcentage d’orthodoxes à 6 %. Par ailleurs, le pourcentage des musulmans atteint 4 % de la population européenne, du fait de l’immigration, de l’accroissement naturel des populations musulmanes d’Europe, et de l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne qui en compte 13 % ».

Elle rappelait également les différents systèmes de gestion des cultes en Europe :

• religion d’Etat (pays scandinaves luthériens, moins le Suède depuis 2000 et la Norvège depuis 2012 ; Angleterre et Ecosse, Malte, Grèce, Bulgarie) ;

• système des cultes reconnus (Allemagne, Autriche, Belgique, Italie, Espagne, la plupart des pays de l’Est) ;

• régime séparatiste (France, Pays-Bas, Portugal et Irlande).

Elle soulignait que la France a expérimenté tous ces régimes de cultes et en garde la trace (système des cultes reconnus en Alsace-Moselle ; catholicisme religion d’Etat en Guyane).

 Droits de l’homme et religions

La troisième partie était l’occasion pour nos débatteurs de s’interroger sur la question : les religions sont-elles aujourd’hui une chance ou un risque pour l’Europe ? Bérengère Massignon faisait valoir que le pluralisme entre les religions, la reconnaissance partagée de la liberté de conscience , de pensée et de religion associée à une certaine neutralité de l’Etat et le fait qu’elles reconnaissent les droits de l’homme en font des acteurs à part entière de la société, sous réserve qu’elles répondent à trois défis :

• la question environnementale puisqu’elles sont, du moins pour les religions monothéistes, centrées sur l’Homme ;

• la question de la consommation, c’est-à-dire d’une abondance matérielle traduisant le désir d’un bonheur sur Terre et non d’un salut au-delà de la mort ;

• enfin la question des femmes et, au-delà, de l’évolution des mœurs. Si elles n’étaient pas capables de répondre à ces défis, les religions risquaient de voir leur audience inéluctablement décliner.

Patrie Obert évoquait une alternative entre, d’une part un renfermement identitaire susceptible de créer des fractures cultuelles, culturelles et communautaristes et d’autre part une possibilité de rester, au sein d’une société sans repères, des réserves de sens, de valeurs et de symboles.

Les questions du public évoquaient différents sujets que le temps obligea à traiter trop rapidement :

• Le positionnement très spécifique des églises orthodoxes

• L’influence trop peu prise en compte lors des élargissements européens, des spécificités des pays d’Europe de l’est avec l’orthodoxie, la longue occupation ottomane et l’impact des politiques antireligieuses de l’Union soviétique

• La recherche difficile et minoritaire, mais réelle, d’une troisième voie musulmane pour échapper à l’alternative classique dar al islam (demeure de l’islam) dar al Harb (demeure de la guerre), en particulier illustrée par les prises de position du Conseil européen pour la fatwa et la recherche

• Les sujets comme le vote contre les minarets en Suisse

• L’importance du conflit israélo-palestinien et l’influence juive dans la constitution de l’identité européenne

• La montée d’une religiosité molle dans les pays d’Europe de l’ouest en phase avec la recherche d’un bonheur empreint de zénitude et une lecture revue et corrigée du bouddhisme

 Défis pour demain

La dernière partie s’intéressa aux rapports entre l’Union européenne et les religions. Ce fut l’occasion pour Bérengère Massignon de rappeler que, après le traité de Maastricht et le moment Delors dans les années 1990, qui ouvrit l’Union sur la société civile, le second acte s’est en fait déroulé avec le traité de Lisbonne dont l’article 17 donne un sous-bassement juridique à un dialogue informel vieux de 30 ans : « Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces Eglises et organisations. »

Patrice Obert insista de son côté sur le dialogue interreligieux qui, même s’il reste minoritaire, s’est toutefois largement développé après 1945 puis dans les années 60 et qu’illustrent notamment de grandes associations comme Religions pour la Paix, Le groupe d’Amitié Islamo chrétienne, l’Amitié Judéo Chrétienne ou l’Amitié judéo-musulmane.

En conclusion, Patrice Obert, indiqua que, dans un monde de bientôt 9 milliards d’humains en 2050, toutes les conditions seraient réunies (manque d’eau, manque de ressources minières, crise énergétique, dérèglement climatique..) pour que les peuples se dressent les uns contre les autres. A ce titre, l’Europe, parce qu’elle a traversé la puissance par le passé et l’enfer au XXe siècle, peut peut-être apporter sa contribution à un vivre-ensemble mondial en proposant modestement sa devise qui est «Unis dans la diversité». Il sera nécessaire que des voix s’élèvent pour porter ce témoignage avec force et humilité. On peut penser et espérer que des hommes et des femmes, enracinés dans leurs convictions religieuses, feront partie de ces personnalités qui nous aideront à donner du sens à la mondialisation.

PS – Une vidéo du débat sera prochainement disponible sur le site des Ecrivains croyants www.ecrituresetspiritualites.fr

 

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