Remise du prix 2013 à Christiane Rancé

Présentation de l’oeuvre de Christiane Rancé, Prix des Ecrivains Croyants 2013 pour Laissez-moi tout, mais laissez-moi l’extase (Le Seuil), par Colette Nys-Mazure, membre du jury et de l’association, lors de la remise du prix le 23 mai 2013 au musée Bourdelle, à Paris.

Nous voici en face d’une personnalité remarquable et complexe ou plutôt kaléidoscopique, Par où commencer ?

La journaliste ? Christiane Rancé est entrée au Figaro magazine en 1990 où elle a travaillé comme grand reporter , comme chef du service « People » — où elle signe des textes sur ses rencontres avec, entre autres, John Irving ou Vittorio Gassman — puis comme chef du service « Enquêtes », spécialement chargée du fait religieux (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme.) Depuis 2004, elle signe, notamment dans Géo, des reportages axés sur la géopolitique et la culture (en Europe, Inde, Afrique et Amérique latine). L’éditrice ? Chez Robert Laffont, elle a publié notamment Phoolan Devi, Zlata Filipovic. L’auteure de textes et préfaces ? Notamment dans Pour vous, qui suis-je ? – Regards sur Jésus, Mame, 2013 Sans oublier les Entretiens Avec Lucien Jerphagnon De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles, Albin Michel, 2011.

L’écrivaine ? comme on dit au Québec et en Belgique au risque de vous déplaire.. Ses livres dressent les portraits de figures littéraires, tel Léon Tolstoï, et spirituelles, Catherine de Sienne et d’autres. Elle est aussi romancière : On ne fait que passer, NiL, 1994.

Remise du prix AECEF (3)C’est l’essayiste qui nous retient : Prenez-moi tout, mais laissez-moi l’extase, une méditation sur la prière, reçoit aujourd’hui le Prix des écrivains croyants.

La couverture interpelle : cette reproduction de Une femme dans le soleil du matin de Caspar David Friedrich – actuellement au Louvre dans le cadre de l’expositon De l’Allemagne – et un titre emprunté à Emily Dickinson ; Prenez-moi tout, mais laissez-moi l’extase, titre long qu’elle a amputé puisque le poème poursuivait « et je serai plus riche que mes semblables ».

Christiane Rancé dédicace son ouvrage à Lucien Jerphagnon mort à 90 ans en 2011, le maître, l’homme attentif à l’Autre qui reçut le prix des Ecrivains croyants avant elle. Dans un chapitre émouvant, elle narre la toute dernière visite qu’elle lui a rendue alors qu’il était en soins palliatifs : « Je lui avais demandé si la prière pouvait aider, ce qu’il pouvait m’en dire. Il avait souri, joint et levé les mains vers le ciel, puis les avait ouvertes, dans le mouvement d’une fleur qui éclot, avant de me dire d’une voix ténue : « La prière, Oh la prière ! Ce désir d’une présence. »

De ce disciple de Jankélévitch, de cet ami de Jacqueline de Romilly et Paul Veyne, de ce spécialiste de la pensée grecque et romaine, plus particulièrement de saint Augustin dont il assura l’édition des trois volumes pour la Pléiade, Jean d’Ormesson disait : « Un savant qui sait unir un style rapide et séduisant à l’érudition la plus rigoureuse », lui trouvant « une simplicité familière, souvent mêlée de drôlerie, avec une précision sans faille ». Il me semble que cet éloge pourrait s’appliquer à Christiane Rancé.

J’avoue l’effet de surprise, de plus en plus émerveillée, ressenti en ouvrant l’essai de Christiane Rancé au titre quelque peu provocant. Impressionnée par la profondeur, l’étendue de l’enquête, l’érudition de son auteur, la diversité des apports tant théologiques, philosophiques qu’historiques, littéraires en particulier poétiques, allais-je tout réussir à tout dévorer d’une seule haleine impatiente ? Non ! j’ai choisi de morceler ma lecture, de lire et d’intérioriser chaque matin au rythme des 42 chapitres. Un feuilleton en quelque sorte. Un vol en altitude pour entraîner le jour qui vient.

D’entrée de jeu, Christiane Rancé situe son objectif : les dernières terres sacrées sont violées par les bulldozers, et le territoire de l’intime est bradé. Tout s’exploite. Tout devient spectacle, jusqu’au plus secret de l’âme ». Elle cite Yves Bonnefoy « Et de toutes parts, l’aggravation des injustices sociales et de la misère » Contre cette peur, il existe un rempart : la prière. Ceux qui la formulent, croyants ou non, juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes, animistes ou agnostiques, proclament l’urgence qu’il y a à rappeler dans un mode sui s’est effondre, ce qu’elle est, ce qu’elle soulève, ce qu’elle propose et que tout n’est pas vide de sens, ni sans lendemain. Chaque personne qui prie recrée un espoir et le sauve.

Essai, le mot prend ici toute sa valeur modeste et audacieuse, intrépide et résolue puisqu’il s’agit d’une approche très complète du mystère de la prière ; expérience, documentation, érudition au service de toutes les dimensions de cette activité humaine des plus particulières. De Heidegger à Höelderlin, de Rimbaud aux Pères de l’Eglise, de Mère Teresa à Pascal , de Péguy à Etty Hillesum, un apparent « foutoir » – permettez-moi le mot – et cependant on suit Christiane Rancé à la trace. Ariane nous précède et nous guide, l’air de rien.

Entre deux Rencontre des infinis, on cherche Comment prier en temps de détresse ou Pour le rire, La joie retrouvée, La grâce de l’extase (pour ne citer que quelques titres). Dans les Miroirs de la prière, on traque les vérités. On sort aussi du cadre classique pour s’intéresser à l’orient, à l’icône, autant qu’au chemin de Compostelle ou aux psaumes. Un subtil alliage, une « composition » comme l’est notre propre vie, pétrie de terre, hantée de ciel.

Une telle profusion ! Une générosité sans condition. On en reste pantois. Près de 300 pages donc, résolument hybrides, mais noyautées ou plutôt sous-tendues par la prière sous toutes ses formes, une enquête savante et le reflet d’une sensibilité aiguë. L’information ne dissimule pas l’expérience personnelle dénuée de toute complaisance. J’aime le récit de son désir de prière lorsqu’à dix ans, elle allait observer les religieuses en prière, bénéficiant d’un double attrait, ou la crise de l’adolescence sauvée par Rimbaud, en prière sur la terrasse.

Franchement ! Voici un essai hors du commun que je vous invite non à parcourir mais à lire, relire, creuser, laisser résonner en vous. Ainsi lorsqu’elle cite Alain Fournier, qu’on ressuscite en ces temps de célébration de la première grande guerre, « Nous savons bien qu’une seule chose importe, une seule vaut qu’on vive et peut nous satisfaire. Ce sont ces grands soulèvements, des désirs infinis qui nous transportent dans l’Autre Pays ; ce sont ces paysages de nos désirs, peut-être de nos souvenirs, qu’il faut atteindre, dont il faut se rendre dignes ». J’entends résonner en moi cette autre phrase du même auteur : “Jamais, il n’y aura jamais de fin. Toujours nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, comme deux enfants qu’on a mis dormir ensemble dans une maison inconnue la veille d’un grand bonheur.”

Je vous remercie, chère Christiane Rancé, de ce présent sans prix que vous nous offrez. Permettez-moi de rappeler ce rôle, ce don de l’écriture dont parle si bien mon compatriote Henry Bauchau mort récemment , comblé de jours comme votre cher Lucien Jerphagnon : le vitrail travaille la lumière, l’écriture, l’obscurité intérieure. Merci d’avoir illuminé nos longues ténèbres.”

Colette Nys-Mazure


 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.