Remise du prix 2013 à Philippe Le Guillou

 

Présentation de l’oeuvre de Philippe Le Guillou, Prix des Ecrivains Croyants 2013 pour Le Pont des anges (Gallimard), par Monique Grandjean, secrétaire générale de l’association, lors de la remise du prix le 23 mai 2013 au musée Bourdelle, à Paris.

Monsieur et cher ami,

Je peux vous nommer « ami », même si je ne vous ai rencontré que récemment, car j’ai lu tous vos livres qui m’ont enchantée, en particulier Les sept Noms du peintre, couronné en 1997 par le Prix Médicis. De vos romans j’ai savouré l’âme, la musique, les livrets, les décors : satisfaction de tous les sens portée à l’apogée dans votre dernier roman Le Pont des Anges qui reçoit aujourd’hui le Prix Littérature 2013 des Ecrivains croyants.

Vous l’avez construit comme un oratorio à quatre voix sur fond d’orgue : Dieu, l’Homme, la Mort, la Beauté. Ces dialogues où se mêlent profondeur et élévation m’ont rappelé les romans d’André.Malraux qui, semble-t-il, est pour vous comme pour moi autrefois, un des héros de votre jeunesse : en effet, votre mémoire de maîtrise porte en 1980/81 sur La Voie Royale d’André Malraux dont vous reparlez en 1996 dans votre roman L’inventeur des royaumes, que vous publiez à l’occasion du transfert des cendres du grand écrivain au Panthéon; et c’est aussi par attirance pour cette prose magistrale que, en 2010, étant inspecteur général, vous désirez mettre au programme du baccalauréat les Mémoires du Général de Gaulle. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire entendre quelques notes de cette musique particulière dans une lettre du Général à Malraux : « Que le vent souffle plus ou moins fort, que les vagues soient plus ou moins hautes, je vous sais comme un compagnon à la fois merveilleux et fidèle à bord du navire où le destin nous a embarqués tous les deux ». Et c’est bien ce ton de Légende des siècles que l’on retrouve tout au long du Pont des Anges.

Remise du prix AECEFNous nous trouvons à Rome dans un présent légèrement décalé, en 2060, le pontificat du premier pape africain Miltiade II – le dieu noir – s’achève dans le sang et les attentats ; l’Eglise est déchirée, secouée de toutes parts, nombre de prélats en prédisent la fin, du moins la fin de son pouvoir dans la vieille Europe; Rome mourrait sous les dorures de ses traditions passées, soumise aux églises africaines et d’Amérique du sud.

Dans la Ville éternelle, envahie par des millions de pélerins venus à la veille du conclave, quatre personnages émergent de la foule, ce sont les vrais piliers qui soutiennent le Pont des Anges. D’abord le cardinal Thomas Sullivan bénédictin, venu d’Irlande pour l’élection d’un nouveau pape, puis Julius un dramaturge, immobilisé par la maladie dans ses appartements qui surplombent le Vatican, et un peintre Simon Viarmes, attiré à la fois par les lumières, les beautés, les noirceurs, les glaucités de la ville. A côté d’eux une femme, la comtesse Francesca, de vieille souche aristocratique; elle reçoit tous les mardis soirs dans son immense appartement la société la plus huppée, patriciens et prélats confondus. Un compagnonnage singulier va se nouer entre les trois hommes que des liens personnels relient entre eux : le cardinal amateur des arts sous toutes leurs formes a autrefois goûté le théâtre de Julius et celui-ci a apprécié les visites du peintre talentueux avec lequel il parle création artistique, avec lequel aussi il se distrait des commérages croustillants entendus chez la comtesse.

Philippe Le Guillou, vous peignez en rouge et noir les coulisses du Vatican, vaste théâtre qui abrite toute la comédie humaine : les clans, les coteries sont à l’oeuvre, tandis que, jour après jour, la fumée sortie du poêle où brûlent les bulletins de vote reste noire et puis c’est l’instant crucial où la fumée s’élève toute blanche, où est révélé le nom de l’élu : contre toute attente apparaît le nom du cardinal Sullivan qui devient Clément XV. Pour lui, retiré dans « la chambre des larmes » après avoir prononcé « Accepto », j’accepte cette charge, c’est l’angoisse extrême; je cite « une mue, un changement d’identité, la naissance d’un nouvel homme… la conscience de mon indignité et de mon impréparation ne m’abandonnait pas ». Lui, l’ancien bénédictin, intériorisé, poète à ses heures, prédicateur vibrant, amoureux de sa terre, comment allait-il intégrer les attentes de la planète et incarner pour tous croyants et incroyants la solidité et l’amour ? Le nouveau pontife a perdu son identité, il a l’impression d’être entré dans une nouvelle peau qui l’enserre et l’empêche de respirer : sa première décision est de repousser les ors et les marbres, les ornementations, en homme habitué au vide et aux grands espaces. « Je crois, dit-il, que la Beauté est un rempart contre la barbarie et la misère ». Il va s’entourer des beautés de la nature, des jardins et des bords du Tibre ; les cérémonies liturgiques, et les oeuvres d’art aux murs des églises romaines vont remplir le vide de son coeur. Ayant publiquement fait part de son désir de faire réparer à l’identique les églises détruites avant son élection, il reçoit comme don d’un jeune peintre les restes calcinés d’un Christ repassé à l’or fin ; ce symbole de renouveau après l’épreuve du feu le touche particulièrement. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Simon Viarmes dont les dernières oeuvres l’émeuvent terriblement : il a dessiné une étonnante série de portraits du pape Miltiade II sur son lit funéraire (Miltiade, son héros, dont les dernières années tragiques et la fin l’ont traumatisé) et, comme pour une passation de pouvoirs, Simon allait maintenant suivre le nouveau pape et peindre ses angoisses et ses doutes. Peut-être, pensait-il, n’était-il pas fait pour cette fonction, peut-être le Saint Esprit s’était-il fourvoyé en le faisant élire pape..

Philippe Le Guillou, vous avez tracé du pape irlandais un portrait follement attachant, mystique, torturé, hanté par ses origines, mais aussi totalement exigeant quant à sa mission. Ce faisant, vous avez extrapolé votre portrait et dessiné les grands traits de tout homme, de toute femme à l’acmé de leurs responsabilités au moment d’un choix difficile à assumer. Tout homme bardé de certitudes est insupportable, même dangereux, mais celui qui murmure en lui-même « je ne suis pas digne», « je ne suis peut-être pas à la hauteur », celui-là est déjà de la famille spirituelle et intellectuelle de votre Clément XV.

J’ai déjà trop parlé. Je n’évoquerai pas les mystères du gouvernement de l’Eglise, ni les voyages du Pontife, ses amis, ses ennemis de par le monde. Je ne parlerai pas non plus de ses désirs de réformer la constitution de l’Eglise et la vie des prêtres. Je termine donc, cher ami, en vous remerciant de nous avoir magistralement dépeint la grandeur du Prêtre qui, malgré ses problèmes, retrouve son unité, son identité et sa joie au moment où il monte à l’autel célébrer l’Eucharistie. Je cite : « Il ne s’appartenait plus lorsqu’il célébrait le sacrifice. Cétait pour lui le moment épiphanique du Fiat, l’entrée dans la joie sans fin de la création renouvelée. Lorsqu’il entrait dans le temps sacré de la messe, il ne craignait rien, ni les cataclysmes, ni les coups, ni la mort ».

 Monique Grandjean

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