Patrice Obert : Modernité et Monothéismes

Dans cet ouvrage paru en 2006, l’auteur, qui se présente comme un “honnête homme du XXIe siècle”, cherche à comprendre la nature de la relation qui s’est instaurée entre la Modernité et les monothéismes. Il ne s’agit pas seulement d’une recherche intellectuelle en soi, mais d’une réflexion sur l’état de nos sociétés occidentales et sur la façon dont elles pourraient évoluer.

Patrice Obert part en effet d’un diagnostic sombre, selon lequel, derrière une puissance apparente, nos sociétés sont terriblement fragiles (introduction). La thèse de son ouvrage est indiquée dès la page 9: elle tient au fait qu’il croit possible une réconciliation entre la Modernité et les monothéismes et qu’il la tient même pour indispensable si on veut ouvrir un chemin de paix pour l’humanité.

obertLe plan de l’ouvrage, très clair, permet de suivre la démonstration de l’auteur. Dans une première partie, il montre que, sans les monothéismes, la Modernité ne serait pas apparue, mais que, a contrario, sans la Modernité, les monothéismes auraient pu se pervertir en sociétés magiques. On lira ensuite son développement sur l’apparition d’un Ordre Moderne, qui témoigne de la crise profonde de nos sociétés actuelles.

Les marchés financiers

 Ainsi, la société occidentale contemporaine a tous les traits d’une société de frustration, qui dénature la liberté sous couvert de liberté; d’une société individualiste, qui détruit les solidarités sous couvert de promotion de l’individu; d’une société matérialiste qui, sous couvert d’humanisme, détruit tout sens de la vie; d’une société de l’immédiateté qui, sous-couvert de bonheur, rend l’humain malheureux et incapable de réagir. On aboutit au paradoxe fondamental que, sous-couvert des grandes valeurs défendues par la Modernité – la liberté, l’égalité, la raison, la solidarité -, se constitue insidieusement un véritable Ordre Moderne, qui a les traits d’une véritable société magique, c’est-à-dire d’une société où l’humain s’en remet à des forces supérieures pour diriger sa vie. Comment ne pas relire, en 2013, ces lignes sans songer à la force prise par les marchés financiers dans la marche de nos sociétés?

 La seconde partie change de registre ; L’auteur s’accord en quelque sorte une parenthèse, mais essentielle. Il s’agit pour lui de relire les monothéismes dans une démarche de dialogue ; sans doute, son expérience comme président d’une association parisienne de dialogue interreligieux n’est-elle pas étrangère à cette vision renouvelée. Ce regard nouveau sur les monothéismes bouscule notre façon de regarder l’humain et l’humanité.

Un message de libération

 On s’aperçoit alors que cette parenthèse a constitué un détour indispensable qui nous permet d’espérer, dans une troisième partie, un combat commun contre la pauvreté (tant spirituelle que matérielle) et pour la paix (tant celle entre les humains que celle au cœur de chaque humain). L’auteur est bien conscient de l’ambition de ce projet. Mais, revenant à son analyse première, il montre que les monothéismes peuvent apporter à une Modernité désemparée un décentrage spirituel. Des rapports nouveaux entre la Modernité et les monothéismes pourraient en effet dessiner des complémentarités dans le sens donné au désir humain; dans le respect de l’altérité homme/femme; pour réintégrer une dimension spirituelle à la vie sociale; pour redéfinir l’espace de la laïcité en identifiant un espace public protégé et un espace public ouvert. En échange, la Modernité pourrait aider les monothéismes à privilégier le cœur de leur message.

 Il conclut son ouvrage en lançant un appel à une Europe–médiatrice et évoque in fine Jérusalem, cette ville de la paix au cœur de la guerre. La thèse de cet ouvrage est que les monothéismes sont désormais la seule force véritable de contestation de cet Ordre moderne, dans la mesure où ils sont à l’intérieur et à l’extérieur de la matrice originelle de la civilisation occidentale. A l’inverse, les monothéismes, à juste titre contestés par la société moderne dans ce qu’ils peuvent, à des degrés différents, avoir d’archaïque en matière de tolérance, de respect de la démocratie et d’acceptation de la raison critique, pourraient être conduits à privilégier le cœur de leur message de libération.

 L’auteur, engagé dans la vie professionnelle et sociale, n’est pas un doux rêveur. Mais notre époque n’a-t-elle pas besoin d’ouverture de ce type pour essayer d’imaginer un avenir vivable ? L’annonce d’un prochain ouvrage sur l’histoire des Européens tend à nous montrer que l’auteur a poursuivi sa réflexion et qu’il voit plus que jamais dans l’émergence d’une Europe Unie pour un monde solidaire une piste pour redonner du sens à l’avenir.

Modernité et Monothéismes, contribution à l’élaboration d’un projet européen,  Patrice Obert, Editions Karthala, 2006

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