Noël du roi du monde

Êtes-vous fous, soudain, mes seigneurs, sires !
Pour que chacun laisse là son royaume,
Sa terre, à tel qui s’en voudra saisircreche
Comme on ramasse dans l’herbe une pomme
Tombée au premier souffle de l’automne ?
Et pour que désormais au lieu de vous il règne
Comme s’il avait gagné une guerre
Ou d’un roi fou hérité l’héritage ?
Quand il n’a trouvé devant lui que porte ouverte,
Domaine envahi par la ronce et par l’ortie,
Toiture que la bourrasque a défaite.
Vous avez lu dans le grimoire obscur
Des astres, des étoiles, qu’allait naître
Un roi, un roi plus haut que tous les rois,
Tenant le monde infini dans sa paume
Et cependant plus faible et désarmé
Que cette goutte d’eau, miroir du ciel,
Ou que le roseau qui tremble au vent noir
De décembre. Ah ! combien de nuits, seigneurs !
Vous êtes-vous tenus à la fenêtre,
Guettant, guettant le clin d’œil d’une étoile
Et l’appel qui vous conduirait à lui
Pour l’adorer, vous qui êtes poussière.
.
Un roi, là-bas, allait enfin paraître
Comme dans le silence et la nuit de l’hiver
La semence devient l’épi que le soleil
De juillet mûrira pour le jour des faucilles.
Le ciel, certaine nuit, fut insolite.
Le livre eut une parole inouïe.
Et vous voici, sur la foi de ce signe
Qui n’est peut-être qu’un songe, laissant
Peut-être pour toujours votre maison
Et le bruit du ruisseau qui fait tourner la roue,
Les noisetiers au bord de la prairie,
L’étang qui dort sous son manteau de feuilles
Et qui écoute les rainettes et les carpes
S’interroger sur la nature des nuages
Et la raison des éclairs, de la pluie,
L’oiseau qui chante sur l’ardoise bleue
Comme il chantait déjà dans votre enfance
Chaque matin d’avril et dès le bleu de l’aube.
Vous avez mis vos pas dans les pas d’une étoile
Que nul ne voit sinon vous-mêmes comme en rêve.
Vous perdrez tout en route, vous perdrez
Même votre chemin, et puis un jour,
À bout de forces, perdus, vous tendrez
La main, pour que la grâce d’une aumône,
À ces trois gueux, donne de quoi marcher
Encore un peu. Vous direz au passant
Charitable : « Frère, nous cherchions Dieu
Et nous l’avons trouvé puisque pour lui
Nous avons tout laissé. Notre royaume
N’est aujourd’hui qu’un brin de paille, une lumière,
Un seuil, une lucarne où s’abrite la neige,
Un toit de chaume ou le bois d’un auvent,
L’étable où nous sourit un enfant, roi du monde. »
.
Claude-Henri Rocquet
Noël 2012

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