Laurence Cossé : Les amandes amères

Pourquoi j’ai écrit ce livre ?

Parce que les analphabètes sont parmi nous, innombrables en France, bien souvent invisibles car ils cachent ce qui est pour eux plus qu’un handicap, une honte. Parce que c’est un problème ignoré des politiques : on s’occupe des illettrés, qui ont appris à lire puis oublié, mais pratiquement pas des analphabètes, presque toujours des étrangers qui n’ont jamais été initiés ni à la lecture ni à l’écriture, pas plus en français que dans leur langue. Parce que ces analphabètes sont en majorité des femmes. Parce que j’ai été amenée à connaître et à aimer quelques-unes de ces femmes.

Laurence Cossé

En résumé

laurence cosséCe roman est le récit d’une alphabétisation, mais surtout l’histoire d’une amitié. Edith, qui sait lire – c’est peu dire, elle est traductrice – croise la route de Fadila, qui parle trois langues, le berbère, l’arabe et le français, mais ne sait ni lire ni écrire. Elle lui propose de lui apprendre à lire le français.

Fadila n’est pas jeune. Edith n’est pas entraînée. L’apprentissage s’avère difficile. Ce qui semblait acquis un jour est oublié le lendemain. Si Fadila a tant de mal à progresser, c’est que sa vie entière est difficile. Ce n’est pas une marginale. Elle a une famille, un toit, du travail. Mais la violence a marqué son rapport aux autres.

Edith, de son côté, se sent de plus en plus démunie dans cette aventure dont elle a pris la responsabilité. Mais il se passe ce qui arrive souvent dans les histoires d’apprentissage, celle qui croyait être en position d’enseigner est celle qui apprend le plus.

Extrait

“Elle rapporte une feuille qui témoigne qu’elle a en effet travaillé chez elle. Elle a recopié ses nom et adresse, elle est de bonne humeur ;

« C’est bien, il n’y a pas de faute, dit Edith après avoir regardé. Mais vous avez écrit les mots en désordre, rue, madame, Paris, 24, Laborde…

Fadila la coupe : « C’ pas grave! »

Edith essaye de la convaincre que ça l’est un peu : « Pensez au facteur. Le pauvre, qu’est-ce qu’il va faire s’il voit sur une enveloppe une adresse comme celle-là, 24 Amrani Paris Madame… »

Fadila rit à gorge déployée, comme elle ne rit jamais que pendant ces séances de travail. Edith s’inquiète, elle, de ces mots en désordre. C’est ce genre de carence, ce manque de principe organisateur de la pensée abstraite qui doit empêcher Fadila de progresser. Si l’ordre des mots est indifférent, il n’y a pas de texte intelligible, pas de lecture possible.

Pâques approche, les magasins sont pleins de chocolats, oeufs, poissons, lapins, cloches.

– « Vous ch’tez pas l’ chocolat?», s’enquiert Fadila.

Edith répond que ces sommations commerciales l’énervent et que Pâques est une fête religieuse sans rapport avec le chocolat. Fadila est attentive, amicale, comme chaque fois qu’on aborde le terrain spirituel.

« J’ comprends, dit-elle. Y a pas que les oeufs c’est Pâques. »

Les amandes amères, Gallimard, septembre 2011, 218 p., 16,90 € .

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