Véronique Margron : le passage à l’écriture

Le 7 juin 2011, dans les salons des Editions Gallimard, Véronique Mafron, auteur de Fragiles existences (Bayard, 2010), recevait le Prix des Ecrivains croyants 2011, catégorie essai. Lors de cette réception, elle expliquait comment elle en était venue à l’écriture. Retour sur une expériences humaine, spirituelle, littéraire.

“Si ce prix me touche spécialement c’est au nom de la finalité de l’association. Vivre « un esprit d’ouverture et de dialogue, ouvrir au sens du mystère et de la transcendance », fait partie de la passion qui aura mené ma vie et ses choix depuis bien 25 ans. Servir la pensée critique, la liberté de conscience, manifester que la foi est intelligente, c’est-à-dire sensible, attentive au réel des femmes et des hommes de toute époque. Bref que Dieu habite ce temps et le désire. Et qu’il réclame des voix, malhabiles mais présentes, pour rendre compte avec douceur et opiniâtreté de son engagement en faveur de tout l’humain et de tout humain.

Je suis venue à l’écriture par des chemins buissonniers. Membre de l’Ordre de Saint Dominique, ma prédilection va depuis toujours à la parole. La Parole de Dieu avant tout, méditée, scrutée, priée, aimée. Une Parole qui abrite les détresses et les joies de chacun et de tous. Qui n’exclue jamais. Elle raconte notre aventure. C’est elle qui fonde ma propre parole, studieuse et engagée. Que ce soit à la faculté de théologie, avec des groupes de travail, de professionnels, de responsables en Eglise, de chrétiens qui se vivent à la marge de l’institution, en public, ou enfin dans l’intime de conversation. J’essaie de faire en sorte que ma parole soit fondée, libre et responsable. Surtout qu’elle participe à donner espérance et goût de vive. Bref qu’elle soutienne la vie et les tentatives de vivre, de mieux vivre. De survivre parfois à tant de chagrins.

Ce sont donc ces auditeurs aux multiples visages – et la ténacité d’éditeurs et éditrice qui ont rendu possible le passage difficile à l’écriture, dans une continuité profonde avec mon travail intellectuel, académique comme avec tous mes implications. Le projet : offrir de quoi penser soi-même en proposant quelques balises, soutenir le pas de l’existence fragile de l’autre, transmettre le goût de ce Dieu qui aime l’humain et désire le meilleur pour lui. D’un Dieu donné au monde. Écriture marquée d’une obsession qui l’a rendue souvent laborieuse, lente : celle du mot le plus juste possible.

Dans ce livre, comme dans les précédents, ai-je été attentive, parfois jusqu’à une forme d’angoisse, afin que chaque mot soit au plus prêt de ma pensée, de sa ma sensibilité et que ces pages puissent être reçu par l’autre sans brutalité. S’approcher timidement de la vérité, sans violence ni dureté. Laisser entrevoir que la quête de la vérité pratique, de la vérité éthique, celle de l’agir, de l’inclination de l’existence, se fait ensemble, auteur et lecteurs.

Ma pratique de professeur de théologie morale à l’université a au moins trois vertus : l’obligation de la rigueur, la mise à disposition de l’argumentation et l’amour de la discussion. Elle est l’engagement aussi dans une pensée complexe, affinée, qui offre des interstices et ne prétend pas boucler sur elle-même. Tel est, parmi tant de choses, ce que je dois à ce maître et cet ami si cher qu’est Xavier Thévenot, beaucoup trop tôt disparu.

Il m’en aura fallu du temps pour croire légitime ma manière de faire la théologie et de l’éthique, malgré les titres universitaires et la reconnaissance de pairs et d’étudiants. Sans doute de par sa singularité. S’il me fallait définir ma théologie – une théologie autrement – je crois que je reprendrais les propos de François Cassingena. Non sans tremblements, car notre poète bénédictin, membre de l’association qui me reçoit ce soir, est pour moi un immense auteur, croyant et théologien. Poète théologien, voilà peut-être – ou sûrement – le sommet de la théologie.

Fr Cassingena qualifie la théologie vivante comme celle qui laisse « blanche la page et se contente de l’annoter comme en marge »[1] Elle ressemble à un « toucher » et non une mainmise. Plutôt que de prétendre parler sur Dieu, se faire serviteur pour maladroitement prolonger « le dire de Dieu ». Je crois vouloir prêter soin des réalités que je rencontre, car je les sais fragiles, mouvantes, graves. A la fois être le témoin de celles-ci, de l’humanité qui les traverse, mais aussi des douleurs qui les habitent et du désir de vivre, obstiné, qui s’y dévoile. Être artisan de sens, d’un orient possible, d’une signification de l’existence à construire et à recevoir. Vivre, penser, écrire en étant comme le dit notre bénédictin, « en état de veille. » Plutôt que de prétendre dire le tout, bâtir une synthèse, suggérer, laisser du jeu, être dans ce clair-obscur qui caractérise – selon moi – la révélation du Christ dans les évangiles. Un prince de la paix à l’heure où mourront des enfants innocents. Un homme exécuté comme un bandit et reconnu comme fils de Dieu par un païen.

Mon écriture est alors peut-être du côté de la théologie « buissonnière » que notre ami laisse pressentir. Voilà ce que j’espère offrir au lecteur de Fragiles existences. Une pensée qui s’attache au minuscule. Car la vie de chacun est faite de détails. Et ma gratitude est immense quand je sais qu’une parole, une présence, quelques lignes, ont pu soutenir une vie qui peine et cherche. Croire que là mon Dieu se tient, tel l’unique nécessaire qui ne se rencontre jamais sans le visage d’autres. Joie que personne ne peut dérober.

Si mes pages pouvaient ressembler aux miettes qui permirent à la Cananéenne de rencontrer le Christ, de retrouver vie, alors vraiment il n’est pas de plus beau présent. Merci du fond du cœur, espérant trouver auprès de vous tous la  nécessité autant que le bonheur de poursuivre l’ouvrage de l’écriture.”

Véronique Margron op


[1] François Cassingena-Trevedy, Poétique de la théologie, Ad Solem, 2011

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