Une prière pour Nacha

« Chaque fois que je viens voir ma tante, je la trouve plus dépendante, amaigrie, désemparée. Les résidents ici patientent, certains gentiment, d’autres en pestant sans arrêt, dans une salle qui sent l’urine, la peur et le désespoir. Il n’y a plus qu’à attendre celui qui tire les fils du hasard et décide de l’heure du départ.

Nacha égare désormais ses habits. Elle porte les jupes, les robes, les pulls d’autre

s patients. Peu importe, elle ne reconnaît plus ses vêtements. De toute manière, elle ne reconnaît plus rien de sa vie d’avant. Elle avait su être si élégante pourtant, autrefois.

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Que reste-t-il d’un être sans mémoire ? Je regarde Nacha évoluer tristement avec mon esprit encore animé de souvenirs. Peut-on appeler ça vivre, être dans cet état végétatif ? Il n’y a pas grand-chose à comprendre sur nos trajectoires. Comme l’énonce la physique quantique, tout dans nos existences est aléatoire.

Je connais si peu la vie de Nacha. Elle ne connaît plus elle-même sa propre h

istoire. Lorsqu’elle était là, une grande partie de son existence ne m’avait pas été transmise et pourtant, malgré tous ces gommages, l’oubli a façonné ma vie, insidieusement. Comment puis

-je parvenir à faire resurgir ce qui est enfoui, ce qui dort en moi inconsciemment ? Je veux écrire sur cette transmission secrète d’un être à un autre. Cependant qui me donne le droit d’écrire sur Nacha ? Un écrivain a-t-il le droit de s’emparer de n’importe quel sujet, un sujet qui touche les siens ? Qui lui donne le droit de fouiller dans leurs affaires, de faire son enquête, à partir de photographies, de courrier ? (…)

Mais quelle mémoire puis-je donc prolonger, avec mon encre noire ? Et si la littérature n’était qu’une quête illusoire, prétentieuse, accessoire ? Le temps de quelques pages, par la force des choses, je suis devenu soudain le narrateur, le dépositaire d’une famille disparue. Je veux écrir

e, pour partager et, si possible, parvenir à m’effacer en même temps. »

Extrait de Une prière pour Nacha, Frédéric Brun, prix des Ecrivains croyants 2010

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