Françoise Bonardel – Jung et la gnose

Pourquoi j’ai écrit ce livre :

On ne le sait vraiment qu’une fois le livre écrit, et les raisons pour lesquelles on s’est lancé dans cette aventure n’apparaissent clairement que lorsque l’intuition première s’est cristallisée dans cet « objet » si singulier qu’est un livre. Je sais seulement qu’un jour mon intérêt très ancien pour les gnostiques, et la lecture non moins assidue des œuvres de Jung, en sont venus à converger vers un horizon commun. Que Jung ait été ou non « gnostique » – à sa manière il s’entend – m’importait moins que de savoir jusqu’à quel point l’esprit de la gnose antique imprégnait la psychologie analytique. Si les gnoses furent considérées comme des hérésies par les premiers auteurs chrétiens, y a-t-il également quelque chose d’ « hérétique » dans le cheminement intérieur proposé par Jung (individuation), méfiant à l’endroit des institutions religieuses comme des phénomènes de masse qui dépossèdent l’individu de lui-même ?
Sa vision d’une religion rénovée, fondée sur une connaissance transformatrice et libératrice, Jung l’a bel et bien empruntée aux gnoses, même s’il s’en démarque sur bien des points. Il était donc temps de reconstituer ce puzzle dont l’unité retrouvée pourrait contribuer à ce que la psyché de l’homme contemporain soit moins morcelée, désorientée. Tel fut l’espoir de Jung, devenu le mien à mesure que j’écrivais ce livre qui invite à réfléchir sur la différence capitale entre un savoir théorique et une « gnose », qui seule transforme et sauve. C’est de ce type de savoir que nous avons plus que jamais besoin, tout comme de la liberté d’esprit, de l’imagination créatrice et de la fidélité à la Lumière des gnostiques. La vingtaine de siècles qui nous sépare de « ces hommes désespérés et admirables » (J.-L. Borges) est finalement peu de chose, Jung l’a bien compris, par rapport à l’enjeu spirituel majeur dont ils étaient porteurs. À nous d’être à nouveau des passeurs, entre ce qui fut et ce qui demeure.

Extrait : Épilogue p. 412.

Ce qui résonne à travers ces quelques figures majeures de la gnose telle que l’a revisitée Jung est toujours l’appel à une conscientisation de l’être humain, en son fond bien proche de l’appel à l’éveil et à la reconnaissance de son vrai « soi » lancé par les gnostiques : insubordination face à toute institution privant l’individu du droit sacré de « devenir soi » ; refus de voir la foi supplanter la connaissance quand elle n’est pas source de transformation psychologique et d’épanouissement spirituel ; conception novatrice de l’éthique et vision de l’unité du monde qui, si elle n’est pas pleinement pléromatique, bouleverse le rapport au monde au moins autant que la révélation gnostique. Car c’est bien en terme de « conscience » – jamais assez ample ni assez profonde – que Jung a traduit la notion gnostique de « lumière » dont les mille et une nuances, déclinées par la plupart des textes anciens, mettaient en valeur la plénitude indicible du plérôme. Jung aurait pu en ce sens faire sienne, ou prêter à la psychologie analytique dont il fut l’initiateur inspiré, la proclamation des pérates rapportée par Hippolyte, son hérésiologue préféré :
« Je suis la voix du réveil dans le temps de la nuit. Je commence maintenant à désarmer la puissance qui vient du chaos. C’est la puissance du limon de l’abîme, la puissance qui fait remonter la boue de l’immortel et immense élément humide, la puissance entière de l’agitation violente, puissance couleur d’eau, toujours en mouvement ; c’est cette puissance qui porte ce qui demeure, retient ce qui tremble, libère ce qui va, soulage ce qui gémit. » (Philosophumena, V, 14).

Éditions Pierre-Guillaume de Roux (décembre 2017)

Françoise Bonardel : www.francoise-bonardel.com