Bertrand Révillion : Dieu n’y peut rien

Pourquoi j’ai écrit ce livre

« Comment croire en un Dieu prétendument sauveur qui ne sauve pas toutes celles et tous ceux qui crient à son secours ? Jolie question théologique, tragique et écoeurante énigme ». C’est la question que se pose Paul, mon personnage principal, journaliste parisien. C’est le thème central de ce roman que j’ai écrit comme un conte philosophique et spirituel. J’ai voulu réfléchir à la possibilité de croire face à la souffrance et à la maladie. Croire sans faire de la foi une « roue de secours » magique… Une question majeure que j’ai entendue chez tant de nos contemporains. J’ai situé l’intrigue en plein massif de Chartreuse, à proximité du célèbre monastère. La spiritualité si particulière des moines chartreux, faite de silence et de solitude, sous-tend le livre. »

Bertrand Révillion


revillionEn résumé

Un jour glacé de janvier, le journaliste Paul Sardaigne fuit Paris et la rédaction de l’hebdomadaire catholique dont il vient de se faire virer. L’édito qu’il a consacré au scandale que constitue à ses yeux le refus réitéré du Vatican d’offrir pardon et communion aux divorcés remariés a été la goutte d’eau de trop. Brisé, Paul se réfugie dans la vieille maison familiale au cœur du massif de Chartreuse, à proximité du célèbre monastère.
Dans la montagne immaculée, il retrouve, dans son refuge isolé, Jean, prêtre bourru et marginal. Au fil des conversations entre l’ermite et le journaliste, on apprend les circonstances du licenciement brutal sur fond de débats sur l’ouverture de l’Église au monde. On découvre la cause profonde du mal être de Sardaigne, la maladie de sa femme, Mathilde, le cancer qui l’atteint et qui, du même appétit, bouffe le peu de foi qui reste à Paul. Surpris et coincé par une tempête de neige, au lieu même des premiers ermitages fondé dix siècles plus tôt par saint Bruno, dans la petite chapelle des cabanes – Notre-Dame de Casalibus – Paul a rendez-vous avec lui-même…

Extrait

« Dans l’obscurité, il retira les gants crasseux qu’il avait enfilés pour fixer les chaînes sur les pneus de la voiture et laissa ses doigts engourdis caresser le banc. Paul aimait la douceur sensuelle du bois poli par les ans. Sa paume effleura longuement le mélèze. Il songea à Mathilde, restée à Paris avec les enfants. A sa main sur la peau chaude et douce de Mathilde. A ses doigts fébriles sur le corps de Mathilde. A ce sein qu’un après-midi de sieste gourmande, il avait soudain palpé, brusquement figé, interdit, le doigt en arrêt sur une boule étrange, comme un nœud inhabituel sous l’écorce, comme une écharde sous la peau… »

Dieu n’y peut rien – Tempête en Chartreuse, Bertrand Révillion, Le Cerf, 2014, 185 p., 14 €.

Claude-Henri Rocquet : Ruysbroeck l’admirable

Pourquoi j’ai écrit ce livre

Je travaillais  sur  l’œuvre de Jérôme Bosch. Je cherchais à la déchiffrer, à la comprendre. J’ai eu l’intuition qu’elle pouvait s’éclairer par celle de Ruysbroeck, que  je ne connaissais qu’à peine. Plus tard,  j’ai marché dans la forêt de Soignes où Ruysbroeck vécut, prieur et fondateur de Groenendael, près de Bruxelles, comme  à travers la forêt de ses livres.  Cet essai, cette  biographie, ou cette évocation, est le récit d’un apprentissage.

 Claude-Henri Rocquet


En résumé

Le livre publié, un dialogue avec Michel Cazenave, à France Culture, m’a rendu plus attentif à ce qui chez Ruysbroeck porte sur le « féminin » et j’ai écrit « Ruysbroeck et la mystique maternelle », qui prolonge la nouvelle édition  de Ruysbroeck l’admirable. Bosch sans doute s’est nourri de l’enseignement de Ruysbroeck. Et Ruys­broeck écrivait et voyait en peintre. Tout près du monastère de Groenendael, à Rouge-Cloître, Hugo van des Goes vécut ses dernières années.

Extrait du livrechrocquet

Mais ce qui frappe en ces dernières pages, c’est la force et l’élan du visionnaire. Je ne parle pas de l’expérience intime de l’invisible qu’eut Ruysbroeck, mais de sa capacité à imaginer et à montrer ce qui est objet de foi et d’espérance, à le rendre sensible. Je parle de ce talent qui le rapproche des peintres mystiques à commencer par ceux du Nord. Quand nous lisons Ruysbroeck, il est bon de l’entendre, d’entendre une parole au-delà de l’écrit, mais il est excellent de se représenter ce qu’il évoque. On a coutume d’être attentif à ses concepts, à la théologie qui est à la sienne, au vocabulaire dont il use, qui est celui de son époque, et que parfois il invente, ou réinvente, dans sa langue natale, et pour tenter de dire ce qui défie et dépasse la parole.  Il faut aussi regarder la pensée de Ruysbroeck, se rendre attentif et ouvert à ses images, à sa contemplation. N’est-ce pas ainsi que nous lisons l’Apocalypse ?

C’est en poète que Ruysbroeck évoque le Royaume. C’est en poète qu’il évoque les corps et le monde glorieux. Et ce qui est magnifique, dans ces pages, c’est que tout est sauvé, magnifié, porté du bas de l’autel terrestre jusqu’à la Présence. Ce monde sensible et cette nature humaine, raisonnable, dont Ruysbroeck, au premier chapitre du livre, nous montrait qu’ils conduisaient à Dieu, déjà, les voici, sanctifiés, éternels.

Lisant ces pages, j’entends le poème de Milosz : « Ce sera tout à fait comme dans cette vie. » Oui, ce sera tout à fait comme dans cette vie, mais plus beau, plus lumineux, sept fois plus lumineux que dans cette vie, dit Ruysbroeck. Le temps ne sera plus, ni la douleur. Le Royaume qui se trouvait dans la nature et l’esprit de l’homme, dans l’Écriture et dans la grâce, le Royaume de Dieu sera dans la gloire. Les éléments entachés par l’homme seront eux aussi purifiés, les quatre éléments, et toutes créatures. Élan d’un poète ? Parole d’Écriture : « Toute la création gémit dans les douleurs de l’enfantement », dit saint Paul. Et Ruysbroeck :

« La terre sera cristalline et plane comme la paume, les eaux plus pures et claires qu’aujourd’hui garderont leur forme et leur substance ; dans la clarté de l’air, lune, soleil, et toutes les étoiles, resplendiront d’un éclat sept fois plus lumineux qu’à présent ; il n’y aura nuage, grêle, pluie ni vent, éclair ni tonnerre ; il ne fera jamais nuit mais jour, éternellement, et la clarté aussi sera éternelle, au ciel et sur la terre. »

Ruysbroeck l’admirable, Claude-Henri Rocquet, éditions Salvator, 9,90 €.

Qu’est-ce qu’être écrivain aujourd’hui?

Tribune publiée dans La Croix du 10-11 novembre 2012, signée par Colette Nys-mazure, écrivain, membre de l’association des Ecrivains croyants, membre du jury du Prix des Ecrivains croyants.

« Pas un jour sans une ligne. Tant d’autres l’ont assuré avant moi. J’écris chaque jour (ne serait-ce que dans ma tête !) comme un musicien ou un sportif s’entraîne quotidiennement. C’est une forme d’ascèse en vue d’une maîtrise du matériau propre à l’écriture : la langue maternelle. C’est un travail aussi, au sens où une femme met au monde son petit dans la peine et le plaisir. Un livre prend du temps : pas plus de fast-book que de fast-food. Avec Camus je pense que mal nommer une chose contribue au malheur du monde. Le danger nous guette de restreindre le vocabulaire, de le formater, de le réduire sans jouer du moiré de la langue, de ses pouvoirs.

Être écrivain, c’est tenter de saisir au-delà du visible l’invisible que nous négligeons, entraînés par la vie courante, usés par la routine. L’invisible en nous, puisque l’écriture creuse l’obscurité intérieure, ainsi que le suggère Henry Bauchau. L’invisible autour de nous : débusquer, sous l’insignifiance apparente, la valeur, la saveur des êtres et des choses. Dans le sillage de Baudelaire et Rimbaud, l’écrivain se fait voyant pour accorder toute son attention aux signes et aux prodiges.

Être écrivain, c’est habiter les vastes territoires du silence intérieur, les espaces gratuits ouvrant aux partages essentiels alors qu’autour de nous tout conspire à la consommation immédiate, à la peur panique, au vertige du vain.Image 1

Être écrivain, c’est tout à la fois une chance et une responsabilité. Le bonheur de pouvoir exprimer, s’exprimer, imaginer, composer en recourant à des outils modestes : un papier, un crayon, un ordinateur. La responsabilité : d’oser dire, de témoigner, d’engager sa parole non seulement volante mais fixée, en s’exposant dans tous les sens du mot, risquant quolibets, contrefaçons, détournement de sens.

J’écris pour dénoncer, protester, prêter voix aux muets méprisés. En quête ardente et soutenue du mot juste. J’écris contre le chaos, l’informe et le confus ; signature dérisoire au bas du texte, du fragment tissé dans la trame. Contre l’absence, le dérisoire et l’amnésie, je creuse et j’édifie, je capture, je captive ; j’enregistre, je transcris et je célèbre. Je rature et je réécris. Palimpseste, grimoire, brûlot (1).

Être écrivain aujourd’hui est-ce très différent d’hier ? Le contexte a changé : le rôle des médias, les possibilités électroniques, les lois de la chaîne du livre et du marché impitoyable. L’écrivain suscite moins d’intérêt que les vedettes de la politique, du sport, du spectacle. Sa voix est-elle audible dans la cité ?

Quelles que soient les métamorphoses, le geste demeure. L’écrivain aujourd’hui, je le perçois comme un être modeste, enfonçant ses racines dans l’humus commun, mais libre et résolu à travers succès et oubli. En lui, l’intime conviction qui lui permet d’avancer envers et contre tout. Son texte s’inscrit avec sa couleur et sa forme singulières dans le vaste texte universel.

Pour moi, écrire-vivre-lire forment un tout, un seul verbe à l’intérieur duquel circule l’énergie. Il me semble que ma vision est essentiellement poétique, qu’elle se traduise en poème, nouvelle, roman, essai, théâtre. « Et tu vas écrire jusque quand ? », interrogent des écoliers. Aussi longtemps que je respirerai, j’espère. »

Colette Nys-Mazure
membre de l’association des Ecrivains croyants

Claude-Henri Rocquet : Erasme et le grelot de la Folie

Pourquoi j’ai écrit ce livre

C’est un bonheur et une gageure que de faire connaître un philosophe et sa philosophie à de très jeunes lecteurs. Cet Érasme et le grelot de la Folie m’est venu sans que je le veuille. Le sujet, le personnage (je veux dire, la Folie), m’invitaient à jouer, sans modération, avec les mots. Ils me conduisirent à croiser en chemin Bruegel et Rabelais, Jérôme Bosch. Et j’ai retrouvé le vieux thème du monde à l’envers, dont Babel est le chef-d’œuvre. Un jeu, une fantaisie, mais sans oublier en Érasme l’esprit libre, l’apôtre de la paix.

Claude-Henri Rocquet

En résuméerasme

Le jeune Érasme soutient demain à la Sorbonne la thèse qui le fera docteur. Son sujet : l’histoire de la philosophie et le cortège des philosophes. Ce n’est ni la pleine lune ni la vermine du collège de Montaigu qui l’empêchent de dormir, mais le sentiment qu’il manque à son propos le grain de sel nécessaire. Entre dans sa chambre une visiteuse au bonnet bizarre et qui prétend se nommer Marotte. Elle emmène le jeune homme faire le tour du monde, ancien, présent, futur, pour qu’il s’instruise un peu.

Le lendemain, sa soutenance n’est pas l’éloge de la Sagesse, mais l’éloge de la Folie, lui-même jouant sur l’estrade le rôle de la Folie, comme un bateleur, à s’y méprendre. Le premier pas vers la sagesse n’est-il pas de connaître sa propre folie ? Tout s’achève en tohu-bohu, fête, festin dont Pantagruel fournit les barriques, carnaval.

Extrait

« On cuisit des briques dans de grands fours de brique, on ramassa et on tailla des pierres, on posa la première sur l’angle d’un premier cercle qui étendait son arc jusqu’à l’horizon, et Nabuchodonosor, grand chasseur devant l’Éternel, dit-on, le doigt tendu vers le ciel, fit d’avance le discours d’inauguration. On dressa des échafaudages, on se jeta dans le travail à corps perdu, on travailla jour et nuit : la lune ou des lampadaires éclairaient le chantier. On dormait peu. Il y eut bientôt un étage, puis un autre. Tant pis pour ceux qui avaient le vertige. Les maladroits, ceux qui se blessaient, s’estropiaient, par manque d’habitude, les éclopés, les souffreteux, on les jetait par-dessus bord, avec les inutiles et les paresseux, et comme on se débarrassait des brouettes et des roues de brouette cassées, irréparables. Quand on manquait d’ouvriers dans un quartier de la tour, on allait en chercher ailleurs, à un étage ou à un autre. On leur promettait un meilleur salaire. Et s’ils n’acceptaient pas de quitter leur famille, leur pays, on les emmenait de force, fers aux pieds, galériens de l’énorme escargot, bagnards. Ainsi fut inventé l’esclavage. Si les esclaves, avec les moyens du bord, pelles, pioches, fourches, pierres et cailloux, se révoltaient, on les massacrait. Pour cela, il était bon d’employer des gendarmes, qui n’étaient que d’autres esclaves. Ainsi furent inventées l’armée et la police. Ainsi fut inventée la guerre. »

Érasme et le grelot de la Folie, Claude-Henri Rocquet, illustré par Céline Le Gouail, Les petits Platons, novembre 2012, 14 €.

Le Goncourt pour Jérôme Ferrari et… saint Augustin

Le jury du prix Goncourt a couronné à l’issue du deuxième tour Jérôme Ferrari pour son roman Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud). Ce n’est pas abusif d’y associer saint Augustin, tant la figure de l’évêque d’Hippone hante les pages de cette fiction, jusqu’à même donner son titre au roman primé. C’est ce sermon de décembre 410 qui a inspiré à Jérôme Ferrari cette fable tragique du monde en perdition, reprenant un large passage en exergue :

« Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin? Etonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge aussi avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt. (…) Dans sa vieillesse, l’homme est donc rempli de misères, et le monde dans sa vieillesse est aussi rempli de calamités.(…) Le Christ te dit : le monde s’en va, le monde est vieux, le monde succombe, le monde est déjà haletant de vétusté, mais ne crains rien : ta jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle. » (Saint Augustin, semon 81)

Déjà sélectionné pour le Prix des Ecrivains croyants 2010 avec Où j’ai laissé mon âme (Actes Sud), Jérôme Ferrai aurait pu, cette année encore figurer parmi les prétendants au prix de l’association…. Tout comme la Rwandaise Scholastique Mukasonga et son roman Notre-Dame du Nil (Gallimard), qui remporte le prix Renaudot. C’est dire si les questions spirituelles et l’ouverture à la littérature francophone – deux des fondements du prix des Ecrivains croyants – sont aujourd’hui reconnus dans la littérature contemporaine.

Christophe Henning
président du jury du Prix des Ecrivains croyants

A la foire du livre de Brive-la-Gaillarde

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Deuxième rendez-vous littéraire après le salon du livre de Paris, la foire du livre de Brive-la-Gaillarde est une des manifestations importantes de l’édition. Comme chaque année, plusieurs membres de l’association des Ecrivains croyants, à titre personnel et pour présenter leurs ouvrages, participent avec leur éditeur à cette manifestation.

Y seront notamment présents ce week-end du 9 au 11 novembre Malek Chebel, Elise Fischer, Jean-François Kieffer, Xavier Patier, Maïté Roche, Marie Rouanet, Yves Viollier.

La 31e édition de la Foire du livre de Brive sera présidée par Erik Orsenna.